Illustration de synthèse : deux travailleurs étrangers consultent leurs dossiers dans un bureau roumain, avec une évocation des procédures numériques.Illustration de synthèse — personnes et situation fictives.

Dix mille places de moins, une procédure entièrement reconfigurée

La Roumanie a abordé 2026 avec deux décisions apparemment contradictoires : réduire le nombre maximal de nouveaux travailleurs étrangers admis sur son marché du travail tout en modernisant radicalement la procédure destinée à ceux qu’elle souhaite continuer à recruter.

Le gouvernement avait autorisé 100 000 nouveaux travailleurs étrangers en 2025. Pour 2026, le contingent a été fixé à 90 000, soit une réduction de 10 %.

Dans le même temps, l’ordonnance d’urgence n° 32 du 23 avril 2026 a créé une nouvelle architecture numérique destinée à gérer le recrutement de ressortissants de pays tiers. Le gouvernement justifiait la réforme par les pénuries de main-d’œuvre, la forte demande des entreprises, la lutte contre le travail non déclaré et un objectif général de numérisation administrative.

Le dispositif est devenu opérationnel en août avec la plateforme WorkinRomania.gov.ro. Puis, à peine plus d’un mois plus tard, un contentieux sur la liste des professions déficitaires a conduit à la désactivation de plusieurs fonctions essentielles.

De 100 000 à 90 000 : la première contraction après plusieurs années de stabilité

La Roumanie avait fixé à 100 000 le nombre maximal de nouveaux travailleurs extracommunautaires en 2022, 2023, 2024 et 2025.

Le site gouvernemental Work in Romania confirme cette stabilité : 100 000 places annuelles entre 2022 et 2025.

La décision de décembre 2025 constitue donc une inflexion : le contingent pour 2026 est ramené à 90 000.

Cette réduction ne signifie toutefois pas que la Roumanie n’a plus besoin de travailleurs étrangers. Le préambule même de l’ordonnance d’avril 2026 insiste au contraire sur un « déficit accentué de main-d’œuvre qualifiée » et sur la croissance de la demande d’employeurs recourant à des ressortissants de pays tiers.

La politique cherche donc à concilier deux objectifs : contrôler davantage le nombre et les métiers concernés tout en rendant les procédures d’admission plus rapides et plus traçables.

Août 2026 : le recrutement bascule dans WorkinRomania

Le 7 août, l’Inspection générale pour l’immigration annonce officiellement le lancement de WorkinRomania.gov.ro.

La plateforme est présentée comme le premier système intégré permettant aux employeurs, agences de placement et administrations de gérer en ligne les principales étapes d’accès des travailleurs étrangers au marché du travail.

Les entreprises peuvent créer un compte, enregistrer des offres, transmettre une demande, suivre le traitement et satisfaire certaines obligations réglementaires dans un environnement unique.

La réforme transforme également la logique documentaire : les procédures autrefois éclatées entre plusieurs administrations doivent progressivement être regroupées dans un flux numérique partagé.

Les premiers chiffres publiés par l’IGI montrent une adoption rapide. Entre le lancement et le 24 août, 866 demandes avaient été initiées ; pour 103 d’entre elles, le dossier complet avait passé les vérifications relevant de l’Inspection générale.

Ces chiffres décrivent une phase de démarrage, pas encore un bilan de performance.

Septembre : la digitalisation centralisée devient aussi un point de vulnérabilité

Le 11 septembre 2026, la cour d’appel de Bucarest suspend l’exécution de l’arrêté ministériel n° 1073/2026 relatif à la liste des professions déficitaires.

Cette liste jouait un rôle important dans le nouveau système de recrutement.

Après cette décision, le portail officiel a désactivé plusieurs flux : enregistrement des employeurs, autorisation de certains employeurs et dépôt de certaines demandes uniques, notamment pour les visas D/AM2. Au 1er octobre 2026, l’avertissement restait affiché sur le site officiel WorkinRomania.

L’organisation patronale qui avait saisi la justice estime que la suspension de la liste des métiers déficitaires aurait dû conduire au retour provisoire au droit commun, non à la fermeture de fonctions de la plateforme. Il s’agit de la position du requérant, non d’une conclusion juridictionnelle sur la légalité de la désactivation elle-même.

Le ministère du Travail a annoncé vouloir contester la décision et examiner le traitement des dossiers déjà déposés.

L’épisode met en évidence un risque classique de centralisation numérique : lorsqu’un portail devient le passage administratif principal, son interruption ou la neutralisation d’une composante juridique affecte immédiatement un grand nombre d’acteurs.

Pour le travailleur étranger, la simplification accroît aussi la dépendance envers l’employeur

Le système est conçu principalement autour des employeurs et des agences autorisées.

Le travailleur étranger reçoit des informations, peut consulter les agences reconnues et signaler certaines situations d’exploitation, mais l’initiative procédurale de recrutement est essentiellement portée par l’entreprise ou l’intermédiaire habilité. Le site gouvernemental précise qu’une procédure numérique unique est déposée par l’employeur ou, selon les cas, par une agence autorisée.

Cette organisation peut réduire les intermédiaires informels et créer une traçabilité utile.

Elle peut aussi renforcer le pouvoir de l’employeur sur la mobilité internationale du salarié lorsque celui-ci ne peut pas lui-même déclencher l’ensemble du processus.

La digitalisation ne supprime donc pas le rapport de dépendance inhérent au recrutement international. Elle le formalise.

Les travailleurs africains sont concernés, mais leur poids statistique reste mal documenté

La réglementation vise globalement les ressortissants de pays tiers. Elle concerne donc aussi les travailleurs africains recrutés par des entreprises roumaines.

Mais les données publiques consultées ne permettent pas d’établir leur part précise dans les 90 000 nouvelles admissions potentielles de 2026.

Il serait dès lors trompeur de présenter la réforme comme visant particulièrement la main-d’œuvre africaine.

L’enjeu afrocentrique se situe ailleurs : dans le contrôle du parcours migratoire.

Un travailleur recruté depuis le Sénégal, le Nigeria, le Ghana, le Kenya ou un autre État africain doit pouvoir vérifier que l’employeur est enregistré, que l’agence de placement est autorisée, que les conditions salariales correspondent au contrat et qu’un changement d’employeur reste juridiquement possible.

Le portail comporte précisément des fonctions de vérification et de signalement des abus, ce qui peut renforcer la protection si ces mécanismes fonctionnent effectivement.

Mais lorsque des flux numériques essentiels sont désactivés, les travailleurs déjà engagés financièrement ou contractuellement dans une procédure peuvent se retrouver dans une situation d’incertitude qu’ils contrôlent peu.

Les données nécessaires pour mesurer les gagnants et les perdants

Il manque encore un bilan national permettant de comparer :

— délai moyen avant et après WorkinRomania ;

— taux de refus ;

— dossiers interrompus pour raisons techniques ;

— nombre de travailleurs recrutés directement par employeurs et via agences ;

— nombre de changements d’employeur ;

— incidents de travail non déclaré ou d’exploitation ;

— ventilation complète par nationalité ;

— incidence du blocage de septembre.

Sans ces données, le caractère « contraint » de la digitalisation doit rester défini dans son sens administratif : la plateforme devient un canal obligatoire ou central pour certaines procédures.

Il ne permet pas à lui seul d’affirmer que la réforme dégrade systématiquement la situation des travailleurs.

Un système qui devra prouver qu’il peut fonctionner même en cas de contentieux

Premier scénario : le gouvernement corrige rapidement la base réglementaire contestée et les fonctions de WorkinRomania retrouvent une activité complète.

Deuxième scénario : les contentieux se multiplient autour des professions déficitaires, de l’autorisation des agences ou des critères de recrutement, ralentissant la réforme.

Troisième scénario : la plateforme se stabilise et permet réellement une réduction des délais tout en améliorant la surveillance des intermédiaires.

Dans tous les cas, l’épisode de septembre rappelle une règle institutionnelle : la numérisation d’une procédure ne simplifie réellement l’accès au droit que si l’infrastructure technique, la base réglementaire et les voies de recours restent opérationnelles simultanément.

Sources institutionnelles et documentaires

— Gouvernement roumain : contingent de 100 000 travailleurs pour 2025.

— Gouvernement roumain : contingent de 90 000 travailleurs pour 2026.

— Ordonnance d’urgence n° 32/2026 sur l’accès des étrangers au marché du travail.

— Inspection générale pour l’immigration : lancement et premiers résultats de WorkinRomania.

— Portail gouvernemental WorkinRomania : état des flux après le contentieux de septembre.

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