Berlin et Nairobi approfondissent une relation déjà structurée
Le partenariat climatique germano-kényan n’est pas né en septembre 2026. Sa matrice remonte à novembre 2022, lorsque le Kenya et l’Allemagne ont conclu un partenariat climat-développement visant notamment les énergies renouvelables, l’adaptation agricole, la mobilité électrique et l’émergence d’une économie de l’hydrogène vert.
En 2026, la relation a cependant franchi une nouvelle étape. Le 24 juin, les deux gouvernements ont organisé à Berlin un German-Kenyan Business Day associant administrations, investisseurs et entreprises. Deux jours plus tard, les négociations gouvernementales bilatérales ont débouché, selon les autorités kenyanes, sur 7,8 milliards de shillings kenyans de nouvelle coopération financière et technique pour la période 2026-2028. L’ensemble couvre notamment les énergies renouvelables, l’e-mobilité, le climat, l’agriculture, la formation professionnelle, le numérique et le développement du secteur privé. Nairobi a également indiqué que 4 milliards de shillings supplémentaires pour l’énergie étaient alors à l’étude.
Le terme « extension » du référentiel doit donc être compris comme un approfondissement continu de la coopération plutôt que comme un unique acte juridique intervenu en septembre.
Une stratégie kenyane précède le financement allemand
L’hydrogène vert occupe une place spécifique dans cette coopération, mais sa stratégie nationale n’est pas une importation allemande. Le ministère kenyan de l’Énergie a publié sa propre Green Hydrogen Strategy and Roadmap en 2023. Le document figure toujours parmi les politiques et publications officielles du ministère.
L’objectif kenyan consiste notamment à utiliser l’abondance relative d’électricité renouvelable — géothermie, hydroélectricité, éolien et solaire — pour développer des molécules produites sans recours direct aux hydrocarbures. L’un des usages mis en avant par le BMZ est la fabrication d’engrais, susceptible de réduire une partie de la dépendance kenyane aux intrants fossiles importés.
Cette articulation est stratégique. Un projet d’hydrogène conçu uniquement pour l’exportation de molécules vers l’Europe n’aurait pas les mêmes conséquences économiques qu’un projet lié à la production kenyane d’engrais, à l’industrie locale, au stockage énergétique ou à la formation technique.
L’Allemagne finance d’abord des capacités institutionnelles
La GIZ conduit depuis mai 2024 un projet intitulé « Developing the foundations for a green hydrogen economy in Kenya ». Sa phase actuelle court jusqu’en avril 2028 pour un volume de 6 millions d’euros, avec le ministère kenyan de l’Énergie et du Pétrole comme partenaire.
Le projet ne consiste pas principalement à construire une gigantesque usine d’électrolyse. Il vise les fondations institutionnelles : cadre réglementaire, expertise publique, développement de compétences, enseignement supérieur et formation professionnelle liés à l’hydrogène. La GIZ présente explicitement la constitution de capacités juridiques et humaines comme un objectif central.
Parallèlement, Berlin assume un objectif de politique économique propre. Lors du Business Day du 24 juin, le BMZ et le ministère allemand de l’Économie ont expliqué vouloir faciliter l’entrée et la croissance d’entreprises allemandes sur le marché kenyan tout en approfondissant commerce et investissements. Cette donnée est essentielle : le partenariat est à la fois une politique de développement, une relation climatique et un dispositif de diplomatie économique.
Le véritable enjeu est la chaîne de valeur
La question stratégique n’est donc pas simplement de savoir si le Kenya produira de l’hydrogène. Il faut déterminer qui concevra les installations, qui possédera les électrolyseurs, qui contrôlera les contrats d’électricité, qui financera les infrastructures, qui détiendra les brevets et qui captera la marge sur les produits transformés.
Si l’hydrogène alimente une production locale d’engrais, de produits chimiques ou d’autres activités industrielles, le Kenya peut conserver davantage de valeur ajoutée et réduire certains besoins d’importation. S’il est principalement transformé en produit exportable sans développement significatif d’industries en aval, une plus grande partie de la valeur peut être captée hors du pays.
L’opposition entre ces modèles ne doit toutefois pas être caricaturée. Une filière d’exportation peut financer des infrastructures ou créer des emplois ; une industrie locale peut elle-même dépendre de capitaux, de technologies et d’équipements étrangers. La variable décisive est le partage effectif des actifs, des compétences, des risques et des revenus.
L’agence kenyane dépendra de ce qui restera au Kenya
Une lecture afrocentrique replace donc le Kenya au centre de l’analyse. Le pays possède sa stratégie, ses institutions énergétiques, une longue expérience géothermique et un potentiel renouvelable qui lui donnent une base de négociation. L’existence d’un projet national antérieur à plusieurs nouveaux financements allemands est importante : elle empêche de réduire le Kenya au rôle de simple récepteur d’une politique européenne.
Mais l’agence politique n’est pas équivalente à l’autonomie industrielle. Un État peut définir une stratégie tout en important la majorité des équipements, technologies, financements ou services d’ingénierie nécessaires à sa mise en œuvre.
L’enjeu est donc de mesurer les acquisitions de capacité durable : techniciens formés au Kenya, ingénierie locale, laboratoires, propriété intellectuelle, fabrication d’équipements, accès des entreprises kenyanes aux contrats, participation financière kenyane et utilisation domestique des produits.
Le fait que le Business Day allemand assume simultanément le soutien à l’économie kenyane et l’accès des entreprises allemandes au marché montre précisément pourquoi cette analyse distributive est nécessaire.
Les contrats industriels détaillés restent la pièce manquante
La documentation disponible établit l’existence du partenariat, du programme GIZ, de la stratégie nationale et de nouvelles enveloppes de coopération. Elle ne permet pas encore de reconstituer, pour chaque futur projet d’hydrogène, la structure exacte du capital, les accords d’achat, les conditions de financement, les exigences de contenu local ou les droits sur la technologie.
Les 7,8 milliards de shillings annoncés en juin financent plusieurs secteurs : ils ne constituent donc pas une enveloppe intégralement consacrée à l’hydrogène. Présenter ce montant comme un financement direct d’usines d’hydrogène serait incorrect.
Il manque également les données nécessaires pour évaluer les effets sur l’eau, l’usage du sol et le prix local de l’électricité pour de futurs projets de grande dimension. Ces paramètres doivent être étudiés projet par projet.
Trois modèles économiques se dessinent
Le premier modèle serait celui d’une industrialisation locale : énergie renouvelable, hydrogène, engrais ou autres dérivés seraient articulés à des chaînes de valeur kenyanes, avec transfert de compétences et montée en gamme d’entreprises locales.
Le deuxième serait un modèle principalement exportateur où le Kenya fournirait énergie, foncier et production primaire tandis qu’une proportion plus importante des équipements, financements, technologies et marges resterait extérieure.
Un troisième scénario combinerait exportation et marché intérieur, avec une négociation explicite sur le contenu local, la formation, les infrastructures partagées et la participation kenyane au capital.
Aucun de ces scénarios ne peut être déclaré acquis en septembre 2026. C’est la structure concrète des projets qui permettra d’identifier lequel domine.
Une coopération solidement documentée, une distribution de valeur encore ouverte
Le BMZ documente le partenariat climat-développement conclu en 2022 et sa priorité donnée aux énergies renouvelables et à l’hydrogène destiné notamment aux engrais.
La GIZ documente le projet de 6 millions d’euros consacré aux fondations institutionnelles, réglementaires et humaines d’une économie kenyane de l’hydrogène vert.
Du côté kenyan, le ministère de l’Information confirme l’approfondissement de la coopération lors du Business Day, tandis que KBC rapporte l’accord de 7,8 milliards KSh pour 2026-2028 et la perspective d’un soutien énergétique supplémentaire.

