Des projets identifiés, mais une transformation encore à mesurer
Le Plan Mattei ne se limite plus à une déclaration diplomatique. La troisième relation annuelle présentée par les autorités italiennes fait état, à la mi-2026, de 76 projets dans 18 pays africains. L’élargissement du programme et l’apparition d’instruments financiers spécialisés attestent une mise en œuvre. Ils ne démontrent pas, à eux seuls, que les investissements produisent déjà une amélioration durable des capacités économiques des populations concernées. Ce passage des engagements aux résultats constitue désormais la question centrale du dossier.
Pour une entreprise africaine, l’enjeu n’est pas seulement qu’une infrastructure soit financée. Il est de savoir si elle pourra participer à sa construction, accéder au marché correspondant, entretenir les équipements et conserver une part des revenus. Pour une collectivité, il faut apprécier le service effectivement disponible, son prix et la charge financière future. Pour les travailleurs, la mesure pertinente comprend les rémunérations, la qualification et la continuité de l’emploi.
Ces intérêts peuvent converger avec ceux des partenaires italiens. Ils peuvent aussi diverger. Une analyse sérieuse doit donc descendre du niveau du partenariat politique vers celui des contrats, des bénéficiaires et des obligations.
Une architecture construite par étapes
Le dispositif s’inscrit dans le cadre institutionnel établi par le décret-loi italien de novembre 2023 et par les instruments de programmation adoptés ensuite. Le sommet Italie–Afrique de janvier 2024 a donné une visibilité politique à cette orientation. La documentation parlementaire décrit une enveloppe initiale d’environ 5,5 milliards d’euros, associant notamment des ressources du Fonds italien pour le climat et de la coopération au développement. Cette enveloppe rassemble des instruments différents : elle ne doit pas être présentée comme un montant intégralement versé aux États africains.
L’évolution importante de 2025–2026 tient à la multiplication des articulations financières. Le Plan Mattei se rapproche de dispositifs européens et multilatéraux au lieu de fonctionner exclusivement comme une relation entre Rome et chaque capitale partenaire. La Commission européenne a ainsi publié, en juin 2025, une présentation de son articulation avec Global Gateway.
Cette combinaison peut permettre de réunir davantage de financements. Elle peut également compliquer l’identification des responsabilités. Lorsqu’un projet dépend simultanément d’une administration italienne, d’une banque multilatérale, d’une garantie publique et d’un opérateur privé, la question décisive devient : qui répond de son coût, de ses retards et de ses effets locaux ?
La Banque africaine de développement apporte un premier point d’observation
La facilité de financement du Processus de Rome et du Plan Mattei, administrée au sein du Groupe de la Banque africaine de développement, offre un terrain plus précis que les annonces générales. En mai 2026, la Banque a annoncé un programme de cuisson propre bénéficiant d’un financement initial de 25 millions d’euros. L’objectif affiché d’atteindre un million de ménages reste une cible, non un résultat déjà constaté. La même communication mentionne des interventions concernant l’eau en Éthiopie, les mini-réseaux en Mauritanie et des infrastructures liées au corridor de Lobito.
L’intervention d’une institution financière africaine compte : elle introduit une capacité d’instruction et de négociation distincte de celle du seul gouvernement italien. Mais cette présence ne permet pas de présumer que tous les arbitrages correspondent aux priorités des habitants.
Prenons le cas d’un équipement énergétique. Sa contribution au développement dépendra notamment du tarif final, de la fiabilité du service, de l’accès des entreprises locales et de la formation des techniciens. Une installation peut être techniquement achevée sans devenir économiquement accessible. À l’inverse, un investissement de taille modeste peut avoir un effet important s’il élimine une contrainte productive concrète.
Le milliard annoncé n’est pas le milliard dépensé
La distinction entre financement disponible et réalisation effective a été explicitement soulevée au Sénat italien. Lors de l’examen du 22 juillet 2026, le sénateur Alessandro Alfieri a demandé des précisions sur l’exécution des ressources et sur la différence entre allocations et engagements. Dans la même discussion, Maurizio Gasparri a mis en avant l’extension géographique et les financements associés au programme. Le débat parlementaire montre donc que la question du passage des annonces aux dépenses existe aussi à l’intérieur des institutions italiennes.
Une garantie, un prêt et une subvention ne produisent pas les mêmes conséquences. Une garantie couvre un risque sous certaines conditions ; elle n’équivaut pas nécessairement à une dépense immédiate. Un prêt procure des ressources aujourd’hui, mais organise un remboursement. Une subvention peut réduire le coût d’un projet, tout en comportant des exigences sur les équipements ou les prestations.
Leur addition sans ventilation ferait disparaître une information essentielle : qui supporte le risque final ? Une infrastructure favorable à un exportateur peut rester coûteuse pour les usagers. Un projet rentable pour un opérateur peut générer peu de recettes fiscales. Ce sont des possibilités à vérifier contractuellement, non des conclusions à présumer.
L’agence africaine se joue dans la définition du projet
Dans son analyse du Plan Mattei, Arthur Muliro, de la Society for International Development, interroge la possibilité d’un partenariat véritablement construit avec les sociétés africaines plutôt que défini à partir des priorités européennes. Sa critique porte notamment sur la place donnée aux agendas africains, aux capacités locales et aux objectifs migratoires des partenaires extérieurs. Elle apporte une contradiction intellectuelle utile, sans constituer une évaluation comptable de l’ensemble du programme.
Le critère d’autonomie peut être formulé simplement : après l’investissement, les acteurs africains disposent-ils de davantage d’options ? Peuvent-ils choisir un autre fournisseur, modifier l’usage de l’infrastructure, développer une filière locale ou renégocier une prestation ?
La réponse peut différer selon les groupes. Un ministère peut gagner une infrastructure alors que des entreprises nationales restent exclues des marchés. Des consommateurs peuvent bénéficier d’un meilleur service tandis que les dividendes sont principalement distribués à l’extérieur. Inversement, un investissement étranger peut soutenir une accumulation locale lorsqu’il s’accompagne de compétences, d’achats nationaux et de droits économiques durables.
L’origine du financement ne suffit donc ni à condamner ni à valider le partenariat. Le contenu des engagements demeure déterminant.
Les contrats et les bénéficiaires restent le point faible du bilan public
Les documents consultés permettent d’identifier des instruments, des secteurs et des annonces de financement. Ils ne constituent pas un dossier contractuel complet pour chacun des projets. Il manque, pour établir un bilan distributif consolidé, des informations comparables sur les décaissements, les entreprises adjudicataires, les participations au capital, les obligations de maintenance et les résultats effectivement observés.
Cette lacune ne prouve pas que les contrats seraient défavorables. Elle empêche de soutenir l’affirmation inverse avec assurance. Une évaluation devrait pouvoir rattacher chaque opération à une chaîne vérifiable : financement autorisé, montant versé, équipement livré, service disponible, bénéficiaires atteints et capacité locale acquise.
Il faudrait également distinguer les projets nouveaux de ceux qui ont été intégrés à une présentation politique commune. Le regroupement sous une même bannière peut améliorer la coordination ; il ne signifie pas automatiquement qu’une ressource supplémentaire a été créée.
Enfin, la participation d’un gouvernement partenaire ne remplace pas la consultation des acteurs directement concernés. Les entreprises locales, collectivités, organisations professionnelles et populations affectées peuvent exprimer des besoins différents de ceux retenus dans la négociation interétatique.
Trois trajectoires possibles, sans verdict prématuré
Une première trajectoire serait celle d’une coopération productive : les financements permettraient de réduire des contraintes concrètes, d’élargir les marchés africains et de renforcer les compétences locales. Elle serait reconnaissable à des résultats observables, et non au seul nombre de conventions signées.
Une deuxième trajectoire serait celle d’une modernisation dépendante : des infrastructures seraient réalisées, mais leur financement, leurs équipements et leur maintenance resteraient largement contrôlés de l’extérieur. Des bénéfices immédiats pourraient alors coexister avec une faible autonomie à long terme.
Une troisième serait celle d’une programmation plus visible que son exécution, avec des projets retardés, redimensionnés ou insuffisamment financés.
À ce stade, les sources établissent une structuration opérationnelle réelle. Elles ne permettent pas de classer l’ensemble du Plan Mattei dans une seule de ces catégories. Le bilan africain du programme devra être mesuré dans les capacités conservées sur place, et pas seulement dans les capitaux mobilisés depuis l’Europe. C’est à ce niveau que se distinguera un partenariat de développement d’un simple dispositif d’influence économique.
Les pièces qui permettent de suivre l’exécution
Le dossier repose sur la documentation de la Chambre des députés italienne, l’examen sénatorial du 22 juillet 2026 et les communications opérationnelles de la Banque africaine de développement. Ces sources établissent l’architecture et certaines opérations, mais ne remplacent pas les contrats et évaluations de terrain. La contribution d’Arthur Muliro apporte une lecture critique des rapports de négociation.

