Tachkent et Pretoria veulent passer des missions d’affaires à un cadre préférentiel. Mais l’enquête montre que le véritable verrou se situe au niveau de la SACU : l’intention bilatérale est établie, l’accord tarifaire ne l’est pas encore.
De Tachkent à Pretoria, un accord préférentiel entre dans la phase préparatoire
Le 27 août 2026, le ministre ouzbek de l’Investissement, de l’Industrie et du Commerce, Laziz Kudratov, et le ministre sud-africain du Commerce, de l’Industrie et de la Concurrence, Parks Tau, ont tenu une visioconférence consacrée à l’élargissement des relations économiques. Le communiqué ouzbek établit que les deux parties ont examiné la création d’une commission intergouvernementale, la préparation d’accords sur le commerce et la protection des investissements, ainsi que le lancement de travaux sur un accord commercial préférentiel.
Le niveau de certitude doit rester précis : un travail préparatoire a été décidé, mais aucune négociation tarifaire formelle, aucun mandat commun, aucun texte d’accord, aucun calendrier, aucune liste de produits ni aucune règle d’origine n’ont été publiés. Le titre du référentiel parle donc justement de préparation.
La réunion a aussi fixé une étape concrète : une mission d’environ cinquante entreprises ouzbèkes à Johannesburg à l’automne, avec des rencontres B2B ciblées. Les ministres ont convenu de poursuivre les initiatives conjointes et de constituer un portefeuille de projets. La dynamique est réelle ; son contenu juridique reste à construire.
Une relation encore étroite, mais devenue plus structurée en 2026
La séquence commence avant août. Du 9 au 14 février 2026, une délégation interinstitutionnelle ouzbèke conduite par le vice-ministre Shokhrukh Gulamov s’est rendue en Afrique du Sud. Elle a rencontré Parks Tau, la vice-ministre des Relations internationales Thandi Moraka et le conseiller présidentiel à l’investissement Alistair Ruiters. Le ministère ouzbek indique qu’un accord de principe a alors été trouvé pour renforcer la base juridique des échanges, créer une commission intergouvernementale et établir un groupe de travail chargé d’accroître le commerce bilatéral.
La prospection a porté sur la pétrochimie, la pharmacie, les infrastructures, la santé, l’agro-industrie et les activités minières. En juillet, l’Agence ouzbèke de développement de l’industrie légère a poursuivi cette offensive en Afrique du Sud, avec des démarches auprès de Woolworths Holdings, du National Clothing Retail Federation, de Pepkor et de la Minara Chamber of Commerce and Industry.
Les documents montrent donc une progression : mécanismes de dialogue, identification d’entreprises, puis projet préférentiel. Ils ne démontrent pas encore que les intentions d’achat ou d’investissement se sont transformées en contrats exécutés.
Les chiffres révèlent surtout un commerce faible et très volatil
Les statistiques officielles ouzbèkes replacent l’ambition politique dans une réalité modeste. Le Comité national de statistique, qui exprime ces séries en milliers de dollars, mesure environ 51,4 millions de dollars d’échanges avec l’Afrique du Sud en 2023, 17,8 millions en 2024 puis 14,0 millions en 2025. En 2025, les exportations ouzbèkes vers l’Afrique du Sud atteignaient environ 1,47 million de dollars et les importations 12,49 millions. De janvier à juillet 2026, le cumul ressort à environ 7,51 millions, dont 2,33 millions d’exportations ouzbèkes et 5,18 millions d’importations.
Ces variations montrent une relation encore irrégulière, susceptible d’être fortement influencée par quelques opérations. Une préférence tarifaire pourrait réduire certaines frictions, mais elle ne créera pas à elle seule des volumes stables. Logistique, normes, distribution, financement du commerce et capacité à tenir des contrats récurrents resteront déterminants.
Le contraste est donc net : l’intensité diplomatique de 2026 cherche à bâtir des institutions autour d’un socle commercial encore étroit. Le test sera la transformation des missions et projets annoncés en échanges réguliers et diversifiés.
Le verrou juridique se trouve à la SACU, pas seulement entre Pretoria et Tachkent
L’enjeu central est juridique. L’Afrique du Sud appartient à l’Union douanière d’Afrique australe, la SACU, avec le Botswana, l’Eswatini, le Lesotho et la Namibie. Le Department of Trade, Industry and Competition rappelle que la SACU applique un tarif extérieur commun et que les accords commerciaux avec des pays tiers sont négociés avec les partenaires de l’Union douanière. Le secrétariat de la SACU précise que l’article 31 impose une négociation collective.
Cette règle change la lecture du communiqué ouzbek. Le dialogue Kudratov-Tau peut identifier les intérêts sud-africains et préparer un projet, mais une préférence tarifaire applicable à l’entrée du territoire douanier ne peut pas être structurée comme un simple tête-à-tête bilatéral.
Le précédent SACU-Inde est éclairant : le 12 août 2026, les deux parties ont signé des termes de référence pour guider une négociation vers un accord préférentiel. Cela ne prouve pas que l’Ouzbékistan suivra exactement le même chemin, mais montre le niveau institutionnel pertinent. Tant qu’aucun mandat SACU, terme de référence ou offre tarifaire n’est publié, il faut parler d’initiative préparatoire.
Pour l’Afrique, l’enjeu est d’élargir les chaînes de valeur sans créer une nouvelle dépendance
Une coopération avec l’Ouzbékistan peut présenter un intérêt africain si elle dépasse l’augmentation brute des volumes. Les secteurs discutés en 2026 – pharmacie, pétrochimie, infrastructures, santé, agro-industrie, industrie légère et mines – offrent des espaces possibles de complémentarité industrielle. L’Afrique du Sud dispose de capacités manufacturières, financières, logistiques et de distribution régionales ; l’Ouzbékistan cherche de nouveaux débouchés et des partenaires industriels.
L’intérêt stratégique pour l’Afrique serait d’obtenir des coentreprises, de la production locale, des achats auprès de fournisseurs africains, du transfert de compétences, de la maintenance et de la formation technique. Un accord limité à des baisses de droits pourrait accroître les flux sans améliorer la part de valeur captée sur le continent.
La SACU peut ainsi être lue comme une contrainte mais aussi comme un cadre de négociation collective. La question afrocentrique n’est pas de savoir si davantage de commerce est automatiquement bénéfique, mais quels emplois, technologies, recettes et capacités productives resteront dans les économies africaines.
Tarifs, règles d’origine et protection des investissements restent hors du domaine public
Les zones d’incertitude restent nombreuses. Aucun document public consulté au 10 septembre 2026 ne précise les lignes tarifaires concernées, l’ampleur des réductions de droits, les produits sensibles, les quotas éventuels, les règles d’origine, les sauvegardes, les normes sanitaires et techniques ou les procédures de règlement des différends. Il n’est pas non plus établi que les autres membres de la SACU aient formellement inscrit l’Ouzbékistan à leur agenda de négociation.
Le volet investissement est tout aussi incomplet. Le communiqué du 27 août mentionne la préparation d’accords sur le commerce et la protection des investissements, sans publier de projet de texte. Il est donc impossible de déterminer le niveau de protection envisagé, les garanties relatives à l’expropriation, les transferts de capitaux ou un éventuel mécanisme de règlement des différends.
Enfin, la mission d’environ cinquante entreprises annoncée pour l’automne doit être distinguée des déplacements sectoriels. IT Park Uzbekistan a annoncé séparément une visite d’affaires en Afrique du Sud du 21 au 23 septembre pour les entreprises numériques et BPO ; aucune source ne permet de l’assimiler automatiquement à la mission évoquée par les ministres.
Trois scénarios permettront de mesurer si l’ouverture devient un véritable accord
Premier scénario : la démarche bilatérale est rapidement portée au niveau de la SACU, avec des termes de référence, puis des offres tarifaires et des négociations sur l’origine, les sauvegardes et les secteurs sensibles. La mission d’affaires fournirait alors une base économique à une négociation formalisée. Ce scénario est possible, mais non confirmé.
Deuxième scénario : la coopération progresse sans accord tarifaire à court terme. Commission intergouvernementale, groupe de travail, instruments d’investissement, contrats d’entreprises et missions commerciales pourraient produire des résultats malgré des procédures SACU plus longues. Ce scénario est compatible avec les informations disponibles.
Troisième scénario : les annonces ne débouchent ni sur mandat collectif ni sur projets significatifs. Les indicateurs à suivre sont donc l’inscription du dossier à l’agenda de la SACU, la publication de termes de référence, la création effective de la commission, les résultats de la mission à Johannesburg, les contrats signés, l’évolution des échanges et les projets comportant une transformation locale en Afrique australe.
Les documents institutionnels qui permettent d’établir le dossier
Le socle documentaire repose d’abord sur le ministère ouzbek de l’Investissement, de l’Industrie et du Commerce. Son communiqué du 27 août 2026 établit la visioconférence Kudratov-Tau, la mission d’affaires envisagée, le projet de commission intergouvernementale, la préparation d’instruments sur le commerce et l’investissement et le lancement de travaux sur un accord préférentiel. Son communiqué du 16 février documente la mission interinstitutionnelle menée du 9 au 14 février et les premiers accords de principe.
Le Comité national de statistique de l’Ouzbékistan fournit les séries annuelles et mensuelles de commerce extérieur par pays. L’Agence de développement de l’industrie légère documente les démarches commerciales de juillet auprès d’entreprises et d’organisations sud-africaines ; IT Park Uzbekistan documente séparément la visite numérique annoncée pour septembre.
Du côté africain, le Department of Trade, Industry and Competition de l’Afrique du Sud et le secrétariat de la SACU établissent le cadre juridique des accords avec les pays tiers. Les communications SACU-Inde d’août 2026 offrent un point de comparaison procédural récent. Ces sources confirment l’intention politique et commerciale, mais pas encore le mandat SACU, le contenu tarifaire ni le calendrier du futur accord.

