De 114 chantiers à une administration qui veut changer d’échelle
Fait établi — Le 15 août 2026, la cheffe du gouvernement tunisien, Sarra Zaâfrani Zenzri, a présidé à La Kasbah un conseil ministériel restreint consacré à l’avancement de la transformation numérique. Le gouvernement a annoncé que 114 projets étaient encore en cours d’exécution et que plusieurs avaient dépassé 90 % de réalisation. Le même conseil a annoncé le lancement imminent de l’application mobile « Khadamet », destinée à agréger plus de 40 services administratifs accessibles à travers l’identité numérique MobileID, avec paiement électronique par cartes bancaires, postales ou portefeuilles virtuels.
Fait documenté — Le premier semestre 2026 a déjà produit plusieurs services à distance : plateforme nationale de l’investisseur, numérisation intégrale des transactions du Registre national des entreprises, renouvellement à distance du passeport pour les Tunisiens à l’étranger, généralisation du timbre fiscal électronique, actes d’état civil traduits en ligne, patente en ligne, plateforme « Taâmir » pour les permis de bâtir, portail unique de la vie scolaire et services de l’« Hôpital numérique ». Le gouvernement indique également l’ouverture de 34 maisons de services digitales dans 21 gouvernorats.
Analyse — Le chiffre de 114 ne décrit donc pas un plan encore théorique. Il s’insère dans une transformation déjà engagée, dont l’enjeu est désormais de passer d’une collection de téléprocédures à une administration capable d’identifier l’usager, d’échanger des données entre institutions, d’encaisser à distance et de suivre la qualité du service. C’est ce passage de la numérisation du formulaire à la transformation de la chaîne administrative qui donnera sa portée réelle au programme.
Un programme plus large que le chiffre du jour
Fait documenté — Le 16 septembre 2025, un précédent conseil ministériel avait présenté un programme de transformation numérique 2025-2026 comprenant 138 projets : 99 pour la transformation numérique de l’administration, 18 pour l’économie numérique, 12 pour la cybersécurité et la confiance numérique, et 9 pour les infrastructures. Cette architecture associait services à distance, interopérabilité, systèmes d’information, intelligence artificielle, compétences, commerce électronique, innovation, paiements, inclusion financière, sécurité et couverture des réseaux.
Fait documenté — Le 13 février 2026, la Présidence du gouvernement indiquait par ailleurs que 192 projets faisaient l’objet d’un suivi au niveau national et que l’année 2026 devait marquer le démarrage effectif de la « digitalisation complète » de l’administration. Le conseil demandait des indicateurs de performance uniformisés, une meilleure interconnexion des services et une priorité aux projets directement utiles aux citoyens et aux investisseurs.
Zone d’incertitude — Les sources officielles ne démontrent pas que les nombres 138, 192 et 114 désignent exactement le même périmètre à trois dates différentes. Le programme 2025-2026, le portefeuille national suivi en février et les projets encore en cours en août peuvent inclure des ensembles partiellement différents. Il serait donc méthodologiquement incorrect de soustraire 114 de 138 ou de 192 pour annoncer un nombre de projets achevés sans tableau de correspondance publié par l’État.
Passeport, identité, santé : les services passent du guichet à distance
Fait établi — Parmi les 114 projets encore en cours, le gouvernement cite la demande à distance d’attestation de résidence, le renouvellement du permis de conduire en ligne, la généralisation du passeport à distance, ainsi que les demandes à distance de la carte d’identité nationale et du permis de conduire. S’y ajoutent le registre de l’Identifiant national de santé et la modernisation des systèmes d’information de la Douane et de la Caisse nationale d’assurance maladie.
Fait documenté — La dimension diaspora est déjà concrète : le renouvellement du passeport à distance pour les Tunisiens à l’étranger figure parmi les réalisations du premier semestre 2026, tandis que sa généralisation reste un chantier en cours. Pour un ressortissant vivant hors du pays, une procédure sécurisée à distance peut réduire déplacements, délais et dépendance aux guichets consulaires.
Analyse — L’application « Khadamet » peut devenir l’interface visible de cette évolution, mais son intérêt dépendra moins du nombre de services affichés que de la profondeur des transactions réellement réalisables. Consulter une information ou télécharger un formulaire n’a pas la même valeur que déposer une demande, s’authentifier, payer, recevoir une décision, suivre son dossier et réutiliser des données déjà détenues par l’administration. L’identité numérique et l’interopérabilité sont donc les infrastructures invisibles qui déterminent la qualité réelle du service.
Le vrai chantier est l’interopérabilité, pas l’empilement des portails
Analyse d’investigation — Le risque classique est de reproduire en ligne les silos administratifs. La Tunisie semble avoir identifié ce problème : les décisions gouvernementales demandent l’interopérabilité entre ministères, des mécanismes d’échange de données, un tableau de bord national et l’intégration des projets numériques dans la plateforme de suivi des projets publics. Le gouvernement exige aussi de réingénier les procédures avant leur numérisation : un mauvais processus ne devient pas efficace parce qu’il est dématérialisé.
Analyse — Plus les administrations croisent les données d’identité, de fiscalité, de santé, de douane ou de prestations sociales, plus les règles d’accès, de traçabilité et de cybersécurité deviennent sensibles. Le conseil d’août relie d’ailleurs les services numériques à la stratégie nationale de cybersécurité et à une stratégie d’intelligence artificielle 2026-2030 présentée comme respectueuse de la vie privée et de la souveraineté nationale.
Analyse — La souveraineté numérique ne se résume ni à l’hébergement local ni à un identifiant national. Elle suppose la maîtrise des accès aux données, des dépendances technologiques critiques, de l’authentification, de la continuité de service et de l’audit. À défaut, une administration plus connectée devient aussi plus exposée aux pannes, aux fuites de données et à l’exclusion des usagers les moins équipés.
Diaspora et Afrique : l’identité numérique devient une infrastructure de souveraineté
Perspective afrocentrée — Le dossier tunisien rejoint directement la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique 2020-2030 de l’Union africaine, qui place le gouvernement numérique parmi les piliers de la transformation du continent. L’objectif continental n’est pas seulement d’accroître le nombre de services en ligne, mais de construire une société et une économie numériques intégrées et inclusives, capables d’améliorer l’accès aux services tout en renforçant la capacité des États africains à produire et gouverner leurs propres infrastructures numériques.
Fait documenté — Le cadre d’interopérabilité de l’Union africaine pour l’identité numérique souligne que des identités fondatrices fiables, inclusives et interopérables peuvent permettre aux citoyens d’accéder à des services publics et privés, en ligne ou hors ligne, et soutenir à terme les échanges et la mobilité à l’échelle du continent. MobileID fournit à la Tunisie une brique nationale de ce type, mais aucune source consultée ne permet d’affirmer qu’elle est aujourd’hui interopérable avec les systèmes d’identité d’autres États africains.
Analyse — Pour la diaspora africaine, l’enjeu est concret : les services consulaires sont souvent le premier point de friction entre citoyenneté et distance. Une identité numérique robuste, des paiements accessibles et des démarches réellement dématérialisées peuvent rapprocher l’État de ses ressortissants. Si le modèle tunisien est audité et documenté, il pourrait fournir un retour d’expérience utile à d’autres pays africains sur les passeports, l’état civil, la fiscalité et l’investissement à distance.
Trois chiffres, des périmètres différents et des coûts encore absents
Zone d’incertitude — Le gouvernement ne publie pas, dans les documents consultés, la liste exhaustive des 114 projets avec pour chacun l’administration responsable, le budget, le calendrier, le prestataire, le taux de réalisation et les indicateurs de résultat. La mention selon laquelle « certains » projets dépassent 90 % ne permet pas de connaître la distribution réelle de l’avancement du portefeuille ni le nombre de projets en retard.
Zone d’incertitude — Le communiqué du 15 août ne ventile pas le coût global de la transformation numérique 2026. Il ne permet donc pas de chiffrer les investissements consacrés à la fibre, à la couverture des zones non desservies, à la cybersécurité, aux systèmes d’information ou à l’IA. Les coûts récurrents de maintenance, d’hébergement, de licences et de support ne sont pas davantage publiés.
Fait non établi — Aucune source publique consultée ne permet de conclure que les 114 projets entraînent déjà une baisse mesurable de la corruption, des délais ou du coût des démarches. Ces objectifs sont affichés par le gouvernement, mais ils devront être testés par des indicateurs : temps de traitement, taux de démarches entièrement en ligne, disponibilité des services, satisfaction, incidents de cybersécurité et taux d’abandon.
La réussite se jouera sur l’usage, la sécurité et la confiance
Projection — Si les 114 projets sont menés à terme avec interopérabilité, identité numérique fiable, paiements fonctionnels et couverture territoriale suffisante, la Tunisie pourrait réduire une partie des coûts administratifs supportés par les ménages, les entreprises et la diaspora. La valeur économique serait alors moins liée au nombre de plateformes qu’au temps économisé, à la prévisibilité des décisions et à la possibilité d’effectuer une démarche complète sans déplacement.
Projection — Un deuxième scénario, moins favorable, serait celui d’une accumulation de services partiellement numérisés, imposant toujours des pièces papier, des visites physiques ou des ressaisies entre administrations. Dans ce cas, le portefeuille afficherait un haut niveau de réalisation technique sans produire une transformation équivalente de l’expérience citoyenne. L’obligation de réingénier les procédures avant numérisation est précisément destinée à éviter ce piège.
Analyse — Les prochains critères de preuve sont identifiables : lancement effectif de « Khadamet », nombre de services réellement transactionnels, usage de MobileID, paiements disponibles, progression de la fibre, généralisation des services pour les Tunisiens à l’étranger et publication d’indicateurs de performance. C’est sur ces résultats, et non sur le seul décompte des projets, que devra être jugée l’accélération annoncée.
Les documents publics qui permettent d’établir le dossier
Sources institutionnelles — Présidence du Gouvernement tunisien, conseil ministériel restreint du 15 août 2026 consacré à l’avancement des projets de transformation numérique : 114 projets en cours, application « Khadamet », MobileID, services du premier semestre, infrastructures, fintech, cybersécurité et stratégie d’intelligence artificielle.
Sources institutionnelles — Présidence du Gouvernement tunisien, conseil ministériel du 13 février 2026 : suivi de 192 projets, indicateurs de performance, interconnexion et paiements électroniques. Présidence du Gouvernement tunisien, conseil ministériel du 16 septembre 2025 : programme 2025-2026 de 138 projets répartis entre administration numérique, économie numérique, cybersécurité et infrastructures.
Sources institutionnelles — Union africaine, Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique 2020-2030 et Cadre d’interopérabilité de l’Union africaine pour l’identité numérique : gouvernement numérique, inclusion, identité fiable et accès aux services comme infrastructures de l’intégration numérique africaine.

