Vanuatu consolide un front pacifique en faveur d’une pause de précaution sur l’exploitation minière des grands fonds. Mais le Pacifique reste divisé : la dynamique est réelle, le moratoire régional ne l’est pas encore.
Vanuatu veut transformer la prudence en norme régionale
Vanuatu défend publiquement l’arrêt de toute course précipitée vers l’exploitation minière des grands fonds. À la Conférence des Nations unies sur l’océan, en juin 2025, le gouvernement s’est dit engagé en faveur d’une « pause de précaution » afin que la recherche scientifique guide toute activité expérimentale. Il a aussi demandé que les ressources du patrimoine commun soient traitées dans le cadre multilatéral de la Convention sur le droit de la mer et de l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM).
Cette position s’inscrit dans une ligne plus ambitieuse. La Contribution déterminée au niveau national 3.0 de Vanuatu indique que le pays a appelé à une interdiction mondiale de l’exploitation minière des grands fonds. Les deux formulations ne sont pas juridiquement équivalentes. Les documents consultés ne permettent pas de conclure que Port-Vila a formellement abandonné l’une pour l’autre ; ils montrent surtout une diplomatie qui module son vocabulaire selon les enceintes, tout en conservant le même principe : ne pas ouvrir l’exploitation commerciale tant que la connaissance scientifique et les garanties de gouvernance sont insuffisantes.
Le titre du référentiel doit donc être compris comme une dynamique de structuration, non comme l’existence déjà acquise d’un moratoire océanien opposable à tous les États du Pacifique.
Un Pacifique partagé entre sanctuarisation et rente minérale
Le Pacifique n’a pas de position unifiée sur l’exploitation minière des fonds marins. Dès 2023, les dirigeants du Forum des îles du Pacifique ont reconnu la diversité des positions de leurs membres et demandé davantage de dialogue régional. Le premier Talanoa de haut niveau consacré aux minerais des grands fonds, organisé le 21 février 2025, a été présenté par le secrétaire général du Forum comme un espace de discussion et non comme une négociation destinée à produire immédiatement une règle commune.
Cette division reste visible en 2026. Le rapport de sécurité du Pacifique publié par le Forum indique que la région demeure partagée. Il retient néanmoins un acquis du Talanoa : renforcer la science, les données et les savoirs traditionnels pour éclairer les choix de gouvernance. Ce socle procédural commun n’impose pas une réponse identique sur l’exploitation.
Les intérêts économiques expliquent une partie de cette fracture. Nauru et Tonga ont historiquement sponsorisé des contractants d’exploration auprès de l’AIFM ; Nauru présente encore les minerais des grands fonds comme un élément de sa stratégie de résilience économique. À l’inverse, Vanuatu, Fidji, les Îles Marshall, les États fédérés de Micronésie, la Nouvelle-Zélande, Palau, Samoa et Tuvalu figuraient en 2025 parmi les États recensés par l’AIFM comme favorables à un moratoire ou à une pause de précaution. Il existe donc un bloc océanien favorable à la retenue, mais pas encore une doctrine commune du « Blue Pacific ».
De Port-Vila à Kingston, les jalons sont déjà posés
Vanuatu ne limite pas son plaidoyer à des déclarations générales. Devant l’Assemblée de l’AIFM en juillet 2024, sa délégation a soutenu qu’une pause ou un moratoire constituait la voie responsable face aux incertitudes scientifiques et aux risques de dommages graves ou irréversibles. Elle a relié cette position à la Stratégie 2050 pour le Continent bleu du Pacifique, qui valorise l’intégration des connaissances scientifiques et traditionnelles dans la décision publique.
En 2025, la diplomatie vanuataise a consolidé ce discours à la Conférence des Nations unies sur l’océan. La même année, l’AIFM comptait trente-sept États ayant officiellement appelé à un moratoire ou à une pause de précaution. La coalition dépasse donc largement l’Océanie et associe notamment des États européens et latino-américains.
Le calendrier réglementaire ajoute du poids à cette stratégie. En mars puis en juillet 2026, le Conseil de l’AIFM a poursuivi la négociation du règlement d’exploitation sans parvenir à adopter un Code minier complet. À l’issue de la session de juillet, le Conseil a demandé une nouvelle feuille de route pour 2027 et reconnu que des questions de fond restaient à résoudre. L’AIFM indique par ailleurs qu’aucune exploitation commerciale des ressources minérales de la Zone n’est actuellement en cours.
Le moratoire existe comme coalition, pas encore comme règle du Pacifique
Les preuves disponibles permettent de parler d’une structuration politique d’un moratoire, mais pas d’un moratoire régional constitué. Trois niveaux se superposent : national, avec la doctrine de précaution de Vanuatu ; coalitionnel, avec plusieurs États océaniens sur des positions proches ; régional, avec un dialogue politique spécifique organisé par le Forum des îles du Pacifique.
Ce dernier niveau reste le plus fragile. Le Talanoa de 2025 n’était pas une négociation et le Forum continue de reconnaître la diversité des positions nationales. Aucune décision institutionnelle consultée n’établit qu’un moratoire applicable à l’ensemble des membres a été adopté. Le présenter comme déjà acquis dépasserait donc le niveau de preuve.
La stratégie peut toutefois produire un effet normatif sans traité régional immédiat. Plus le nombre d’États exigeant une pause augmente, plus l’idée qu’une exploitation commerciale ne devrait pas commencer avant l’existence d’un cadre scientifique, environnemental et juridique robuste devient politiquement coûteuse à contourner. Vanuatu cherche ainsi à déplacer la présomption en faveur de la précaution.
Pourquoi l’Afrique doit suivre ce laboratoire océanien
L’enjeu concerne directement l’Afrique parce que les ressources de la Zone, au-delà des juridictions nationales, sont qualifiées de patrimoine commun de l’humanité par la Convention sur le droit de la mer. Le débat porte donc aussi sur la manière dont bénéfices, risques, technologie et pouvoir de décision seront distribués entre États industrialisés, petits États insulaires, pays côtiers africains et pays sans littoral.
L’AIFM rappelait en février 2026 que trente-huit des cinquante-quatre États africains sont côtiers et que les espaces maritimes africains représentent environ treize millions de kilomètres carrés, auxquels s’ajoutent quelque 6,5 millions de kilomètres carrés de plateau continental. L’organisation a lancé à Yaoundé l’Académie africaine pour la diplomatie des grands fonds afin de renforcer la capacité des États africains à participer aux négociations sur le partage des bénéfices, la gouvernance et les règles d’exploitation.
Pour l’Afrique, la prudence océanienne offre deux enseignements. Le premier est institutionnel : ne pas laisser la définition des règles à ceux qui disposent déjà des capitaux, des navires, des robots et des données. Le second est économique : une nouvelle source de nickel, cobalt, cuivre ou manganèse peut modifier les marchés dont plusieurs économies africaines tirent des recettes minières terrestres. Un mécanisme mal calibré pourrait socialiser les risques tout en concentrant la valeur technologique et financière hors du continent.
L’Afrique n’a toutefois aucun intérêt à copier mécaniquement Vanuatu. Certains États peuvent voir dans la Zone une possibilité de diversification ou de participation directe. L’enjeu est d’abord de disposer de la capacité scientifique, juridique et industrielle permettant de choisir et de défendre une part équitable du patrimoine commun.
Une pause encore dépourvue de durée, de seuil et de mécanisme commun
Plusieurs éléments empêchent de présenter la coalition actuelle comme une architecture juridique achevée. Aucun texte régional consulté ne fixe une durée commune de pause, des critères scientifiques de levée du moratoire ou une définition unique des activités interdites. La frontière entre recherche, exploration, essais techniques et exploitation commerciale reste déterminante.
La terminologie demeure variable : « moratoire », « precautionary pause » ou « ban ». Ces mots peuvent recouvrir des niveaux d’engagement différents. Le fait que l’AIFM regroupe dans une même liste les États appelant soit à un moratoire, soit à une pause montre que la coalition est politiquement convergente sans être juridiquement homogène.
Les positions nationales peuvent aussi évoluer sous l’effet des prix des métaux, des besoins de financement, de nouvelles connaissances scientifiques ou de changements de gouvernement. Le Pacifique dispose donc d’un espace de coordination, pas d’une garantie d’irréversibilité.
2027 peut devenir l’année de clarification
La session 2026 de l’AIFM n’a pas clos le débat. Le Conseil a renvoyé à 2027 la poursuite du travail sur les règles d’exploitation. Si le Code minier reste incomplet, la coalition favorable à une pause disposera d’un argument supplémentaire : l’absence d’un cadre multilatéral achevé. S’il est adopté, le débat se déplacera vers la question de savoir si les garanties scientifiques et environnementales suffisent réellement à autoriser l’exploitation.
Un deuxième scénario concerne le Forum des îles du Pacifique. Le Talanoa peut rester un mécanisme de gestion des divergences, ou évoluer vers des principes régionaux communs : seuils de connaissance, consentement des communautés, protection des intérêts des États côtiers, transparence des contrats et reconnaissance des savoirs autochtones. Rien ne permet encore d’affirmer qu’un consensus en faveur d’un moratoire intégral émergera.
Pour Vanuatu, le gain stratégique existe déjà : le pays a inscrit les grands fonds dans la même diplomatie de souveraineté normative que celle utilisée sur le climat. Pour l’Afrique, l’enjeu est de transformer l’observation de ce précédent en présence organisée à Kingston, en expertise scientifique propre et en doctrine continentale sur le patrimoine commun de l’humanité.
Des sources institutionnelles qui bornent précisément la thèse
Le dossier repose sur la déclaration officielle de Vanuatu à la Conférence des Nations unies sur l’océan de juin 2025, sur sa Contribution déterminée au niveau national 3.0 et sur sa déclaration devant l’Assemblée de l’Autorité internationale des fonds marins du 30 juillet 2024. Ces documents établissent la doctrine vanuataise de précaution, tout en montrant la variation entre l’appel à une interdiction mondiale et la formulation d’une pause de précaution.
Le cadre régional est documenté par les déclarations du Forum des îles du Pacifique, notamment le Talanoa de haut niveau du 21 février 2025 et le Pacific Security Report 2026. Ils confirment à la fois l’institutionnalisation du dialogue et l’absence de consensus régional.
Le statut international repose sur les documents de l’AIFM relatifs aux États demandant un moratoire ou une pause, aux contrats d’exploration et aux 30e et 31e sessions du Conseil. Les travaux de 2026 montrent que le règlement d’exploitation n’a pas été finalisé et qu’une nouvelle feuille de route doit guider les négociations en 2027. Le bref scientifique du Conseil consultatif scientifique du Secrétaire général des Nations unies, publié en mai 2025, documente enfin des risques potentiellement durables et irréversibles.
Pour la perspective africaine, l’Académie africaine pour la diplomatie des grands fonds, lancée à Yaoundé par l’AIFM en février 2026, confirme que la participation africaine au régime de la Zone et au partage des bénéfices est désormais traitée comme un enjeu stratégique de capacité institutionnelle.

