Kirghizistan • Matières premières et Géopolitique

À New York, une phrase kirghize place la ressource au service du continent

Le 23 septembre 2025, devant la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président kirghiz Sadyr Japarov a consacré un passage bref mais politiquement dense à l’Afrique. Après avoir évoqué les conflits, l’insécurité alimentaire et la montée attendue du poids du continent dans l’économie mondiale, il a soutenu que les immenses ressources naturelles africaines devaient servir le développement accéléré de l’Afrique et la satisfaction de ses propres intérêts.

Le fait est établi par deux sources primaires concordantes : la transcription publiée par la présidence kirghize et le texte officiel déposé au débat général de l’ONU. Cette prise de position donne un fondement réel au sujet du référentiel. Elle ne suffit toutefois pas, à elle seule, à démontrer l’existence d’une « doctrine » kirghize formalisée de souveraineté exclusive sur les ressources africaines.

Il faut donc distinguer trois niveaux : une déclaration présidentielle explicite en faveur d’un bénéfice prioritaire de l’Afrique sur ses richesses ; une proximité forte avec le droit africain de la souveraineté sur les ressources ; enfin, une interprétation possible selon laquelle Bichkek pourrait en faire un axe durable de sa relation avec le continent. Les deux premiers niveaux sont documentés ; le troisième reste à confirmer.

Du Kumtor à l’ONU, une grammaire kirghize de la souveraineté économique

La déclaration de New York n’apparaît pas dans un vide politique. La Constitution kirghize de 2021 dispose, à son article 16, que la terre, le sous-sol, les eaux, les forêts, les pâturages et les autres ressources naturelles sont la propriété exclusive de la République kirghize et doivent être utilisés comme base de la vie du peuple, sous contrôle et protection de l’État. Cette règle concerne le territoire kirghiz ; elle ne crée aucun droit du Kirghizistan sur les ressources d’autres États.

Cette conception a reçu une traduction politique majeure avec Kumtor. En avril 2022, Sadyr Japarov a annoncé le règlement du différend avec Centerra Gold et la reprise par l’État du contrôle et de la propriété de la mine d’or. En août 2025, la présidence rappelait que Kumtor était devenue une entreprise détenue à 100 % par l’État. Ces faits documentent une culture politique où la souveraineté économique, la propriété publique d’un actif stratégique et la captation nationale de la rente occupent une place centrale.

Il serait toutefois abusif d’affirmer que le passage africain du discours découle directement de Kumtor. Aucun document public consulté n’établit cette causalité. La comparaison révèle seulement une cohérence de langage : à l’intérieur, les ressources stratégiques sont un support de souveraineté nationale ; à l’ONU, les ressources africaines sont présentées comme devant servir les intérêts du continent qui les possède.

Ce que Sadyr Japarov a réellement énoncé sur l’Afrique

Le passage africain du discours contient trois propositions. Premièrement, Japarov décrit l’Afrique comme un ensemble de 54 États rassemblant plus de 1,5 milliard d’habitants. Deuxièmement, il estime que le continent dispose de réserves considérables et que son poids économique et politique augmentera fortement. Troisièmement, il rattache explicitement cette montée en puissance à l’usage des ressources naturelles au bénéfice du développement africain et des intérêts propres du continent.

Cette troisième proposition est la plus importante. Elle ne réclame pas seulement davantage d’investissements ou de commerce. Elle fixe un critère de légitimité : la richesse naturelle doit contribuer d’abord à la transformation du territoire et aux intérêts des sociétés africaines. Le contenu est directement attesté par des sources officielles, même si ses conséquences diplomatiques restent encore indéterminées.

Le terme « souveraineté exclusive » exige cependant une correction de portée. Japarov n’a pas déclaré que les ressources africaines devaient être juridiquement soustraites à tout investissement étranger, ni que les États devaient nationaliser leurs mines ou hydrocarbures. Il n’a pas présenté non plus un programme détaillé de fiscalité extractive, de contenu local ou de transformation industrielle. Le titre du référentiel doit donc être compris comme une synthèse analytique d’un principe de priorité africaine, non comme le nom d’une doctrine officielle.

Le mot « exclusif » appartient déjà au droit africain

La proximité la plus forte avec le titre du référentiel vient de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples. Son article 21 affirme que les peuples disposent librement de leurs richesses et ressources naturelles et précise que ce droit s’exerce dans l’intérêt exclusif des populations. Le même article prévoit, en cas de spoliation, un droit à récupération et à indemnisation, tout en maintenant la coopération économique internationale fondée sur le respect mutuel, l’échange équitable et le droit international.

La nuance est fondamentale. Dans la Charte africaine, « exclusif » qualifie l’intérêt des populations bénéficiaires ; il ne signifie pas nécessairement propriété publique exclusive, fermeture aux capitaux étrangers ou interdiction des partenariats internationaux. La souveraineté peut donc coexister avec l’investissement étranger si l’architecture juridique, fiscale et productive permet au peuple concerné d’en retirer un bénéfice réel.

Le principe existe aussi au niveau universel. La résolution 1803 (XVII) de l’Assemblée générale des Nations unies consacre la souveraineté permanente des peuples et des nations sur leurs richesses et ressources naturelles. Les Pactes internationaux relatifs aux droits humains disposent également que les peuples peuvent librement disposer de leurs ressources et ne peuvent être privés de leurs moyens de subsistance.

Le discours kirghiz de 2025 ne crée donc pas une norme nouvelle pour l’Afrique. Il rejoint, depuis l’Asie centrale, un corpus africain et international déjà ancien. Sa singularité tient au fait qu’un chef d’État non africain reprend publiquement une logique compatible avec l’article 21 : les ressources du continent doivent produire leur bénéfice principal sur le continent lui-même.

La bataille stratégique porte sur la valeur, pas seulement sur le minerai

Pour l’Afrique, la portée la plus utile de cette convergence n’est pas symbolique. Le véritable enjeu est la part de valeur conservée par les économies productrices. L’Africa Mining Vision, adoptée par l’Union africaine, défend l’approfondissement des liens entre extraction, transformation locale, infrastructures, fournisseurs nationaux, compétences, recherche et industrialisation. Elle cherche à convertir la rente minière en capacités productives durables plutôt qu’à maintenir un modèle centré sur l’exportation de matières brutes.

La Commission africaine a renforcé cette orientation. En mai 2026, lors du cinquième Forum continental sur les industries extractives, les participants ont rappelé que la souveraineté sur les ressources devait bénéficier aux populations et ont appelé à une position africaine commune sur les minéraux critiques, jusqu’à envisager une autorité africaine des ressources stratégiques. La déclaration insiste également sur la valorisation locale, la participation des communautés, la transparence et la responsabilité des entreprises.

Le 22 juillet 2026, le secrétaire général de l’ONU a lui aussi souligné devant le Conseil de sécurité que l’écart entre souveraineté reconnue et souveraineté réellement exercée était particulièrement marqué en Afrique. Il a cité la transformation sur place, les chaînes de valeur équitables et la capacité des États à négocier des accords miniers équilibrés.

La déclaration de Japarov peut ainsi être lue comme un signal favorable à une revendication africaine déjà structurée : la souveraineté n’est pas seulement le droit de posséder le sous-sol, mais la capacité de décider des conditions d’extraction, de fiscalité, de transformation et de partage de la valeur.

Une convergence politique qui n’est pas encore une doctrine bilatérale

La principale zone d’incertitude concerne le passage de la parole à la politique étrangère. Aucune stratégie kirghize publique consultée n’établit, à ce stade, un cadre spécifique imposant que les projets kirghizo-africains dans les mines, l’énergie ou les matières premières comportent des clauses de transformation locale, de contenu africain, de transfert technologique ou de participation publique.

Aucun accord panafricain ou bilatéral identifié ne transforme non plus la phrase prononcée à New York en engagement juridiquement opposable. Il n’existe pas, dans les sources consultées, de document officiel intitulé « doctrine de souveraineté exclusive sur les ressources naturelles africaines ». Présenter cette expression comme une doctrine d’État constituée dépasserait donc le niveau de preuve disponible.

Une autre incertitude tient au sens institutionnel du mot « Afrique ». Japarov parle du continent comme ensemble politique et économique, mais la propriété et la réglementation des ressources relèvent d’abord des États africains et, selon les systèmes juridiques, des peuples et communautés concernés. Une politique réellement afrocentrée doit donc articuler souveraineté nationale, intérêts des populations, droits communautaires, exigences environnementales et intégration continentale.

Enfin, aucune preuve ne permet de conclure que Bichkek entend promouvoir des nationalisations africaines sur le modèle de Kumtor. Le parallèle aide à comprendre la culture politique kirghize de la ressource stratégique ; il ne constitue pas un programme d’exportation institutionnelle.

Trois tests permettront de mesurer la portée réelle de la déclaration

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Le premier serait purement rhétorique : la phrase resterait un marqueur favorable à l’Afrique dans la diplomatie multilatérale du Kirghizistan. Le deuxième serait économique : de futurs partenariats pourraient intégrer davantage de transformation locale, de formation, de co-investissement public ou de partage de revenus. Le troisième serait diplomatique : Bichkek pourrait soutenir plus régulièrement les positions africaines sur les minéraux critiques, les chaînes de valeur et la souveraineté économique.

Trois indicateurs permettront de départager ces scénarios. D’abord, le vocabulaire des futurs accords avec des États africains : mentionneront-ils la valeur ajoutée locale, la transformation, le transfert de technologie ou la participation des entreprises africaines ? Ensuite, la pratique d’investissement : les projets facilités par des acteurs kirghiz créeront-ils une capacité productive sur place ou se limiteront-ils à l’extraction et au négoce ? Enfin, la diplomatie multilatérale : le Kirghizistan reprendra-t-il cette position dans les débats de l’ONU et dans ses relations africaines ?

Si ces éléments apparaissent de manière répétée, il deviendra possible de parler d’une ligne doctrinale consolidée. À ce jour, les sources permettent une conclusion plus mesurée : le président kirghiz a formulé une position nettement compatible avec le principe africain de souveraineté sur les ressources, mais son institutionnalisation reste à démontrer.

Corpus institutionnel mobilisé

  • Présidence de la République kirghize, discours de Sadyr Japarov au débat général de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies, New York, 23 septembre 2025.
  • Nations unies, Débat général de la 80e session, déclaration officielle de la République kirghize, 23 septembre 2025.
  • Cabinet des ministres de la République kirghize, Constitution de la République kirghize, article 16, texte issu du référendum de 2021.
  • Présidence de la République kirghize, annonce du règlement relatif à Kumtor et du transfert du contrôle de la mine, 4 avril 2022 ; déclaration sur l’exploitation souterraine de Kumtor, 27 août 2025.
  • Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, article 21.
  • Union africaine, Africa Mining Vision, 2009.
  • Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, résolution CADHP/Res.634 (LXXXIII) 2025 sur les industries extractives et l’élimination des formes d’exploitation dans les relations économiques internationales de l’Afrique.
  • Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Déclaration du 5e Forum continental sur les industries extractives, les entreprises, les droits humains et l’environnement en Afrique, Dakar, 6 mai 2026.
  • Nations unies, Secrétaire général, déclaration au Conseil de sécurité sur la gouvernance des ressources naturelles, 22 juillet 2026.
  • Assemblée générale des Nations unies, résolution 1803 (XVII) sur la souveraineté permanente sur les ressources naturelles, 14 décembre 1962.

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