Ouzbékistan • Matières premières et Infrastructures
Un axe Alger-Tachkent sort du registre diplomatique
Le 11 juin 2026, la visite à Alger du ministre ouzbek des Affaires étrangères, Bakhtiyor Saidov, a donné une dimension économique plus concrète à une relation bilatérale encore peu structurée. Ses entretiens avec Ahmed Attaf, le président Abdelmadjid Tebboune, le ministre du Commerce extérieur Kamel Rezig et le ministre des Mines Mourad Hanifi ont fait émerger deux chantiers liés : de nouveaux corridors logistiques entre l’Asie centrale et l’Afrique du Nord, et des coopérations dans la géologie, la prospection, l’exploitation et la transformation minière.
Le fait établi est l’ouverture de cet agenda. En revanche, les sources publiques ne démontrent encore ni la mise en service d’un corridor algéro-ouzbek, ni la signature d’un projet minier commun, ni un financement dédié. Le titre du référentiel décrit donc une direction stratégique engagée, pas des infrastructures ou des co-investissements déjà exécutés.
Pour l’Afrique, l’enjeu ne se limite pas à l’augmentation des flux. Il concerne aussi la localisation de la transformation, la propriété des données géologiques, la formation des cadres et la répartition du pouvoir dans d’éventuelles sociétés communes.
Deux économies éloignées qui cherchent un point de jonction
L’Ouzbékistan est un État doublement enclavé dont la stratégie commerciale repose sur la diversification des accès aux marchés mondiaux. Tachkent accélère le corridor transcaspien, le chemin de fer Chine–Kirghizistan–Ouzbékistan et les connexions vers l’Afghanistan et le Pakistan. Cette politique ne crée pas automatiquement une route vers l’Algérie, mais elle explique pourquoi la logistique est devenue un outil central de sa diplomatie économique.
L’Algérie dispose d’une façade méditerranéenne, d’un appareil portuaire et d’une position reliant le Maghreb, le Sahel et l’espace euro-méditerranéen. Elle cherche parallèlement à diversifier son économie hors hydrocarbures et à développer les filières minières. La loi n° 25-12 du 3 août 2025 a refondu le cadre de l’infrastructure géologique, de la recherche, de l’exploitation et de la valorisation.
Les complémentarités avancées par les deux gouvernements sont donc plausibles. Mais aucune source institutionnelle ne permet encore d’identifier la chaîne logistique précise entre les deux pays. Toute reconstruction d’un itinéraire par la Caspienne, le Caucase, la Turquie, l’Iran ou le Golfe resterait une hypothèse.
Ce que les réunions du 11 juin établissent réellement
Les documents officiels convergent sur plusieurs points. Saidov et Kamel Rezig ont discuté de l’augmentation du commerce, de nouveaux corridors logistiques, de contacts directs entre entreprises, de projets d’investissement conjoints et d’une coopération industrielle. Tachkent a également proposé une commission intergouvernementale, un conseil d’affaires et une exposition « Made in Uzbekistan » à Alger.
Avec Mourad Hanifi, les discussions ont porté sur des programmes communs de cartographie, de prospection et d’exploration. Les communications algériennes mentionnent aussi la formation de cadres, le traitement des données géophysiques et minières et les techniques de forage. Sont cités le cuivre, le plomb-zinc, l’or, l’uranium, le tungstène et le lithium. La partie ouzbèke évoque en outre le développement de gisements, la création de coentreprises, la transformation poussée et les produits à plus forte valeur ajoutée.
Les seuls instruments formellement signés et rendus publics lors de la visite concernent toutefois l’exemption de visas pour les passeports diplomatiques et un mémorandum entre institutions de formation diplomatique. Les dossiers logistique et minier ont donc franchi un seuil politique, mais pas encore le seuil contractuel attesté par un permis, une prise de participation, un budget ou un calendrier.
Le 7 juillet 2026, la réception à Tachkent de la nouvelle ambassadrice d’Algérie, Jamila Achour, a donné lieu à un suivi des accords de juin. Cela confirme une continuité diplomatique, sans prouver le lancement d’un projet précis.
Le mot « co-investissement » reste en avance sur la preuve
L’enquête impose de séparer quatre niveaux : l’intention politique, l’identification des secteurs, la structuration éventuelle de projets et l’investissement exécuté. Les deux premiers sont documentés. Le troisième est envisagé à travers les propositions de mécanismes bilatéraux et de coentreprises. Le quatrième n’est pas encore établi.
Le terme « co-investissements géologiques » du référentiel ne prouve donc pas qu’un capital a déjà été engagé. Les sources parlent d’opportunités, de programmes conjoints et de sociétés communes possibles. Elles ne donnent ni nom d’entreprise, ni montant, ni répartition du capital, ni permis minier, ni zone d’exploration.
Le cadre algérien précise néanmoins ce qu’une phase d’exécution devrait respecter. La loi n° 25-12 maintient les ressources minières dans le domaine public et organise les titres. Son article 101 prévoit, lorsqu’une société de droit algérien partiellement ou totalement détenue par des étrangers sollicite un permis d’exploitation de mines, une participation de l’entreprise nationale pouvant aller jusqu’à 20 %, avec possibilité d’une part supérieure si les parties la jugent justifiée.
La question décisive serait donc : qui finance l’exploration, qui détient les données, qui supporte le risque géologique, où se fait la transformation et quelle valeur reste en Algérie ? Sans réponses contractuelles, un modèle de co-investissement abouti ne peut être affirmé.
Pour l’Afrique, la valeur se joue après l’extraction
L’intérêt stratégique africain dépendra de la capacité du partenariat à éviter un schéma limité à l’exportation de matières premières. Les deux parties mettent en avant la transformation locale et les produits à forte valeur ajoutée. C’est le point central pour une politique de souveraineté minérale.
Un partenariat utile pourrait combiner cartographie, exploration, formation, traitement des données, ingénierie minière, transport et unités de transformation. Dans ce scénario, l’expertise ouzbèke contribuerait à renforcer les capacités algériennes tandis que les entreprises partageraient le risque et la valeur créée. Cette perspective reste une projection tant que les instruments juridiques et financiers ne sont pas publics.
La dimension logistique pourrait aussi dépasser le commerce bilatéral si l’Algérie devenait un point de redistribution vers d’autres marchés africains. Mais aucune source ne confirme un statut de « hub africain » accordé à un port algérien, ni une articulation formelle avec la ZLECAf. Cette possibilité est cohérente, mais non établie.
Pour les intérêts africains, trois garanties seraient déterminantes : maîtrise des ressources et des données, transformation locale lorsque l’économie du projet le permet, et transfert durable de compétences. Sans elles, un corridor peut accroître les flux sans transformer la structure de valeur.
Les pièces qui manquent encore au dossier
Aucune route logistique n’a été nommée publiquement entre l’Ouzbékistan et l’Algérie. Les ports, réseaux ferroviaires, pays de transit, opérateurs, délais et mécanismes douaniers ne sont pas précisés. Il est donc impossible d’évaluer sérieusement le coût ou la maturité du corridor.
Dans le secteur minier, aucun protocole sectoriel public ne précise les zones de cartographie ou d’exploration, les entreprises participantes, les droits sur les données, les titres concernés ou la répartition du capital. Les minerais cités documentent des domaines d’intérêt, non des projets individualisés.
Le statut de la commission intergouvernementale et du conseil d’affaires doit également être suivi : les sources de juin parlent de les lancer, pas de leur fonctionnement effectif. De même, l’exposition commerciale envisagée à Alger ne vaut pas contrat d’investissement.
Enfin, le suivi diplomatique de juillet ne permet pas de conclure qu’un financement, une coentreprise ou un corridor opérationnel a été approuvé. Cette limite documentaire justifie une robustesse C.
De la diplomatie économique à l’épreuve des contrats
Le scénario le plus immédiat serait la création des mécanismes bilatéraux annoncés, puis une feuille de route identifiant des projets pilotes. Une première coopération géologique pourrait porter sur la formation, la cartographie ou l’échange de méthodes avant toute prise de risque minière importante.
Un deuxième scénario serait une coentreprise de droit algérien pour explorer ou développer un gisement. Si elle se concrétise, la gouvernance du capital, le transfert technologique, le régime des permis et les engagements de transformation locale deviendront les vrais indicateurs de qualité du partenariat.
Sur le plan logistique, la prochaine étape crédible serait l’identification d’itinéraires, de ports et d’opérateurs, puis des tests de flux ou des accords de facilitation. Tant que ces éléments ne sont pas publics, le corridor reste un objectif diplomatique.
La portée du dossier se mesurera donc moins aux déclarations qu’à la publication de contrats, permis, feuilles de route, financements et indicateurs de valeur ajoutée locale. C’est à ce stade seulement que l’on pourra parler d’un dispositif Sud-Sud opérationnel entre l’Afrique du Nord et l’Asie centrale.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
- Ministère des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan, compte rendu de la visite officielle de Bakhtiyor Saidov en Algérie, juin 2026 : corridors logistiques, investissements conjoints et coopération minière.
- Algérie Presse Service, 11 juin 2026 : entretien Mourad Hanifi–Bakhtiyor Saidov sur la cartographie, la prospection et les perspectives de coopération minière.
- Radio Algérienne, 12 juin 2026 : précisions sur la formation, les données géologiques, le forage, la transformation locale et les minerais envisagés.
- Radio Algérienne, 12 juin 2026 : entretien Ahmed Attaf–Bakhtiyor Saidov et mécanismes bilatéraux proposés.
- Journal officiel de la République algérienne n° 52 du 7 août 2025 : loi n° 25-12 du 3 août 2025 régissant les activités minières.
- Ministère des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan, 7 juillet 2026 : réception de Jamila Achour et suivi des accords atteints en juin.

