Le CPS veut financer et coordonner davantage l’aide depuis l’Afrique. Analyse de l’Agence humanitaire, du droit africain et des risques d’un désengagement extérieur.
L’assistance ne peut plus dépendre d’une générosité intermittente
Le 2 juin 2026, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a tenu sa 1350e session ouverte sur les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et l’assistance humanitaire. Le communiqué, publié le 22 juin, dresse un constat sévère : conflits, terrorisme, instabilité politique, catastrophes climatiques, insécurité alimentaire, crises sanitaires et fragilités économiques se renforcent mutuellement. Le document place la souveraineté humanitaire au centre d’une question concrète : qui finance, coordonne et contrôle la réponse quand les budgets extérieurs se contractent ?
Le CPS ne propose pas de fermer la porte aux partenaires. Il demande de bâtir une capacité africaine durable, reliée au droit, à l’alerte précoce, à la protection des civils et au développement. Cette ambition intervient dans un contexte de fortes réductions de financements humanitaires, explicitement relevées par le Conseil. Elle est politiquement cohérente avec l’Agenda 2063. Mais une souveraineté déclarée sans ressources prévisibles risquerait de transférer la charge aux communautés déjà épuisées.
Une crise de déplacement aux causes entremêlées
Le communiqué attire l’attention sur le Sahel, la Corne de l’Afrique, les Grands Lacs et le bassin du lac Tchad. Il souligne les effets des conflits armés et du terrorisme, mais aussi les causes structurelles : pauvreté, sous-développement, faibles débouchés pour la jeunesse et déficits de gouvernance. Cette lecture évite de réduire le déplacement à une catastrophe naturelle ou à une urgence sans histoire. Les personnes partent parce que des systèmes de protection, d’accès à la terre, de justice et de services se sont effondrés.
La session était conduite par Nasir Aminu pour la présidence du Conseil. La commissaire de l’Union africaine à la santé, aux affaires humanitaires et au développement social, Amma Adoma Twum-Amoah, a présenté l’action de la Commission. Des représentants des États, des organisations régionales, du Comité international de la Croix-Rouge et d’autres partenaires ont participé. Cette pluralité est établie ; elle révèle aussi un paysage institutionnel fragmenté, où la coordination peut devenir aussi coûteuse que l’intervention elle-même.
Les engagements vérifiables de la 1350e session
Le CPS rappelle l’obligation de respecter le droit international humanitaire, les droits humains et l’accès rapide et sans entrave aux populations. Il réaffirme la Convention de l’OUA de 1969 sur les réfugiés et la Convention de Kampala sur les déplacés internes. Il demande aux États qui ne l’ont pas fait de ratifier, transposer et appliquer ces instruments. Le droit africain offre donc déjà une architecture avancée ; le problème réside dans l’écart entre ratification, législation nationale et protection quotidienne.
Le Conseil appelle à opérationnaliser l’Agence humanitaire africaine, à renforcer la Capacité africaine de gestion des risques et à développer une plateforme de coordination humanitaire pour 2026-2027. Il demande aussi une étude sur des mécanismes de financement plus durables et insiste sur le lien entre urgence, développement et paix. Les instruments d’alerte et de préparation doivent réduire les pertes avant les catastrophes. Ces orientations sont explicitement documentées, mais leur financement détaillé ne figure pas dans le communiqué.
Financer depuis l’Afrique sans abandonner le partage international
La souveraineté humanitaire suppose des ressources domestiques : budgets nationaux, fonds régionaux, mécanismes assurantiels, prélèvements de solidarité ou instruments de marché encadrés. Elle suppose surtout une gouvernance qui empêche les détournements et publie les allocations. Un fonds africain sans audits, critères transparents et contrôle des bénéficiaires ne serait pas plus souverain ; il serait seulement moins vérifiable. La Capacité africaine de gestion des risques offre une piste en mutualisant certains risques climatiques, mais elle ne couvre pas tous les déplacements liés aux guerres.
Le principe de responsabilité internationale demeure. Les conflits et le climat impliquent des acteurs et des émissions qui dépassent les frontières africaines. Renforcer le financement africain ne doit donc pas permettre aux donateurs de se désengager. La bonne architecture combine autonomie de décision, contributions prévisibles et obligations partagées. Elle devrait aussi financer les organisations locales directement, car elles interviennent souvent avant l’arrivée des grandes structures. La localisation doit toutefois s’accompagner de sécurité, de frais de structure et de participation réelle aux décisions.
Protéger des personnes, pas seulement gérer des camps
Les réfugiés et déplacés ont des droits au-delà de l’abri : identité, éducation, santé, travail, sécurité, propriété et participation. Une approche centrée sur les camps peut stabiliser l’urgence tout en prolongeant la dépendance. La Convention de Kampala oblige aussi à prévenir le déplacement et à encadrer les expulsions ou projets de développement. Les États doivent donc traiter la protection comme une politique publique transversale, avec des tribunaux accessibles et des mécanismes de plainte.
Pour l’Afrique, l’enjeu touche la citoyenneté continentale et la mobilité. Les frontières héritées traversent des communautés, et de nombreuses personnes déplacées trouvent d’abord refuge chez des familles, pas dans des installations officielles. Les politiques doivent reconnaître ces solidarités sans les épuiser. La diaspora peut financer et alerter, mais les transferts individuels ne remplacent pas des systèmes publics. La souveraineté humanitaire devient crédible lorsque les personnes concernées participent à la conception, au suivi et à l’évaluation des réponses.
Les trous noirs du dossier humanitaire
Le communiqué ne chiffre pas le besoin financier consolidé, les contributions attendues, le calendrier d’opérationnalisation de l’Agence humanitaire africaine ni la répartition des responsabilités. Il faudra vérifier le statut juridique, le siège, le personnel, les procédures d’urgence et les garanties d’indépendance de l’Agence. L’étude demandée sur le financement devra être publiée, avec ses hypothèses et ses options. Sans ces éléments, il est impossible de juger si l’architecture réduira réellement les délais et les doublons.
L’accès aux données constitue une seconde faiblesse. Les chiffres de déplacement varient selon les définitions, les périodes et l’accès aux zones de conflit. Il faut protéger les données personnelles pour éviter qu’elles n’exposent les bénéficiaires à la surveillance ou aux représailles. Les indicateurs doivent aussi mesurer la qualité : sécurité des femmes, scolarisation, documents civils, accès à la justice, retour volontaire et durable. Compter des rations distribuées ne suffit pas à démontrer une protection.
Vers une agence africaine capable d’agir au premier jour
Le scénario favorable verrait l’Agence humanitaire africaine disposer d’un mandat clair, d’un fonds de démarrage, de stocks régionaux, d’accords logistiques et d’équipes déployables. Elle coordonnerait avec les autorités et les partenaires sans ajouter une couche bureaucratique. Les paiements anticipés de la capacité de gestion des risques financeraient les premières réponses, tandis que les programmes de développement soutiendraient le retour ou l’intégration. Des tableaux de bord publics suivraient l’argent et les résultats.
Un scénario moins favorable maintiendrait l’Agence dans un état nominal, dépendante de projets extérieurs et sans accès direct aux zones de crise. Entre les deux, des avancées régionales peuvent réduire les délais. La 1350e session a défini un cap cohérent, mais elle n’a pas clos les questions de ressources et de pouvoir. Au 10 août 2026, la souveraineté humanitaire est une orientation documentée ; elle reste un chantier institutionnel dont la réussite devra être prouvée dans la prochaine urgence.
Les fondations juridiques et opérationnelles
La source principale est le communiqué de la 1350e réunion du CPS, tenue le 2 juin et publiée le 22 juin 2026. Il établit les menaces, les acteurs, les demandes de financement, l’opérationnalisation de l’Agence et la plateforme 2026-2027. Les interventions de la Commission et des partenaires éclairent la coordination, mais le communiqué demeure la pièce de référence pour les décisions.
La Convention de l’OUA de 1969 et la Convention de Kampala fournissent le cadre juridique africain. Les instruments de la Capacité africaine de gestion des risques et les documents futurs sur l’Agence devront permettre de contrôler l’exécution. Les budgets nationaux, rapports d’audit, données de déplacement et évaluations des populations concernées seront indispensables pour passer du cadre continental à une appréciation de terrain.
Références institutionnelles détaillées
- Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine — communiqué de la 1350e réunion, 2 juin 2026
- Union africaine — Convention de l’OUA de 1969 régissant les aspects propres aux problèmes des réfugiés en Afrique
- Union africaine — Convention de Kampala sur les déplacés internes
- African Risk Capacity — instruments africains de préparation et de financement des risques

