Bassirou Diomaye Faye hérite d’une organisation à reconstruire
Lors du 69e Sommet ordinaire des Chefs d’État et de gouvernement, qui s’est tenu à Freetown (Sierra Leone) le 19 juillet 2026, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a opéré un réalignement stratégique décisif en confiant la présidence en exercice de sa Conférence suprême au chef de l’État sénégalais, Bassirou Diomaye Faye. Cette élection s’accompagne d’un bouleversement institutionnel inédit avec la nomination simultanée du Général sénégalais Birame Diop à la présidence de la Commission de la CEDEAO, pour un mandat allant de 2026 à 2030. Le Sénégal se retrouve ainsi investi de la direction bicéphale des deux organes exécutifs majeurs de l’institution régionale. L’enjeu est existentiel pour l’organisation : le leadership de Diomaye Faye, perçu comme souverainiste et émancipateur, constitue l’ultime levier diplomatique de la CEDEAO pour tenter une normalisation des relations ou, à défaut, une coexistence pacifique et structurée avec la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES). Ce mandat sénégalais vise également à sauver les chantiers vitaux de l’intégration économique, de la monnaie commune (ECO) et de l’architecture de sécurité régionale.
Sanctions, ruptures et défiance ont fracturé la région
Depuis les changements de régime non constitutionnels survenus au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et le retrait retentissant de ces trois nations de la CEDEAO officialisé en janvier 2025, l’organisation sous-régionale traverse la crise existentielle et identitaire la plus grave de son histoire depuis sa fondation par le Traité de Lagos en 1975. La période 2020-2024 a été marquée par une ère de sanctions économiques sévères, d’embargos commerciaux et de menaces d’intervention militaire (notamment lors de la crise nigérienne de l’été 2023). Ces actions punitives, bien que justifiées par les textes communautaires, ont profondément discrédité l’institution aux yeux d’une large frange des opinions publiques ouest-africaines, lui valant l’accusation récurrente d’être un instrument coercitif aligné sur des intérêts géopolitiques exogènes.
C’est dans ce climat d’extrême défiance continentale que l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la République du Sénégal en mars 2024 est apparue comme une onde de choc démocratique. Élu sur un programme radical de rupture systémique, de promotion de la souveraineté économique et de redéfinition des partenariats diplomatiques, il incarne une nouvelle génération politique. La Conférence des Chefs d’État, sous la présidence sortante du Sierra-Léonais Julius Maada Bio, a acté que seul un profil politique atypique, non comptable des erreurs coercitives passées de l’organisation et idéologiquement en résonance avec le discours souverainiste porté par les juntes de l’AES, pouvait préserver la sous-région d’une fragmentation définitive et relancer le projet d’une “CEDEAO des peuples”.
Le Sénégal prend la tête des deux organes exécutifs
La restructuration institutionnelle de la CEDEAO s’articule autour de décisions séquencées et stratégiques :
| Date | Événement institutionnel | Implications stratégiques et opérationnelles |
| Décembre 2025 | 68e Sommet de la CEDEAO (Abuja) | Décision consensuelle d’attribuer la présidence de la Commission exécutive au Sénégal pour la période 2026-2030, remplaçant ainsi le Gambien Omar Alieu Touray. |
| 19 juillet 2026 | 69e Sommet de la CEDEAO (Freetown) | Élection officielle et par acclamation de S.E. Bassirou Diomaye Faye comme Président en exercice de la Conférence des Chefs d’État et de gouvernement pour un mandat d’un an. |
| 19 juillet 2026 | Nomination du Général Birame Diop | Ancien ministre de la Défense du Sénégal, ancien Chef d’état-major général des Armées (CEMGA) et ancien conseiller aux Nations unies, il est officiellement nommé Président de la Commission (prise de fonction au 1er septembre 2026 à Abuja). |
| 28 juillet 2026 | Première visite diplomatique à Bamako | Bassirou Diomaye Faye entame son mandat par une visite officielle de “solidarité” au Mali, amorçant le premier dialogue direct au sommet entre la nouvelle présidence de la CEDEAO et le Président de la Confédération de l’AES, le Général Assimi Goïta. |
La diplomatie de coexistence remplace l’affrontement
La concentration du pouvoir régional entre les mains du Sénégal, qui cumule désormais la Présidence de la Conférence et la Présidence de la Commission, est une anomalie institutionnelle rarissime dans l’histoire des organisations multilatérales africaines. L’investigation démontre qu’il s’agit d’une manœuvre d’ingénierie diplomatique de la dernière chance, habilement pilotée par les puissances économiques de la région (notamment le Nigeria et la Côte d’Ivoire) afin d’externaliser la gestion de l’imbroglio sahélien à la diplomatie dakaroise.
Le choix du Général Birame Diop pour diriger l’exécutif de la Commission n’est aucunement fortuit. Officier supérieur extrêmement respecté, doté d’une expérience onusienne et bénéficiant d’une immense crédibilité au sein des états-majors ouest-africains, sa désignation répond à une mission non avouée : rétablir un canal de communication direct et asymétrique, “de militaire à militaire”, avec les dirigeants des transitions sahéliennes. Il aura également la lourde charge de structurer l’opérationnalisation technique et financière de la Force en attente de la CEDEAO, un dossier vital embourbé depuis des années.
Dès son discours d’acceptation, le Président Faye a posé un diagnostic lucide : la nécessité impérieuse de réformes institutionnelles profondes, le renforcement de l’autonomie financière de la CEDEAO, et la création d’une architecture de sécurité collective mutualisée. Son déplacement hautement symbolique à Bamako le 28 juillet 2026, officiellement qualifié de visite de travail et de solidarité, survient à un moment critique où le Mali subit une pression sécuritaire maximale, étranglé par un blocus logistique imposé par la coalition djihadiste du JNIM autour de la capitale. En brisant la glace diplomatique, Bassirou Diomaye Faye tente de substituer au paradigme de l’affrontement frontal (CEDEAO contre AES) celui de la “coexistence durable”. Il reconnaît implicitement que le retour formel du Mali, du Burkina Faso et du Niger dans les instances de la CEDEAO est une chimère à court terme, mais que l’évidence géographique et les interdépendances commerciales commandent l’invention d’un nouveau modèle de relations inter-blocs.
Préserver les échanges et rétablir la coopération sécuritaire
Cette présidence sénégalaise cristallise des dynamiques de transformation majeures pour la souveraineté régionale :
Les enjeux politiques résident dans la capacité de la CEDEAO à se réinventer véritablement en une institution tournée vers les populations. Le défi de Faye est de purger l’organisation de son image de syndicat protecteur de régimes impopulaires, et d’imposer le respect de la bonne gouvernance sans recourir systématiquement à des sanctions économiques aveugles qui appauvrissent les citoyens.
Sur le plan économique, il s’agit de sauver les acquis de cinq décennies d’intégration. La pérennité du projet de monnaie unique (l’ECO) et la protection du commerce intrarégional sont menacées par la partition territoriale. L’objectif fixé par le “Pacte pour l’avenir” d’augmenter le commerce intrarégional à 40 % d’ici 2035 dépend du maintien de liens fluides. Le corridor logistique Dakar-Bamako illustre cette réalité : il reste un poumon économique indispensable pour les recettes douanières sénégalaises et l’approvisionnement vital malien.
Les implications diplomatiques sont novatrices. L’enjeu n’est plus d’imposer un retour au statu quo ante, mais de transformer la Confédération de l’AES, perçue initialement comme une entité sécessionniste dissidente, en un partenaire confédéral extérieur. C’est l’invention pragmatique d’une diplomatie asymétrique entre un bloc économique (CEDEAO) et un bloc politico-sécuritaire (AES).
L’urgence sécuritaire dicte une mutualisation des renseignements et des moyens opérationnels de lutte contre l’extrémisme violent. Le terrorisme sahélien possédant une dynamique expansionniste vers le golfe de Guinée, l’isolement sécuritaire et le défaut de coopération avec les forces armées de l’AES menaceraient inéluctablement la stabilité des pays côtiers (Bénin, Togo, Côte d’Ivoire, et le Sénégal lui-même). L’opérationnalisation de la Force régionale est donc la priorité du mandat de Birame Diop.
Les défis industriels et structurels concernent le déploiement des grands projets d’infrastructures communautaires. La création d’un marché numérique unique d’ici 2030 et l’intégration effective du marché régional de l’énergie (WAPP) nécessitent impérativement l’inclusion territoriale de l’hinterland sahélien pour assurer la continuité des réseaux d’interconnexion.
Enfin, les évolutions juridiques portent sur la nécessité urgente de réviser les Protocoles additionnels de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance, devenus obsolètes face aux nouvelles typologies de crises institutionnelles et aux exigences souverainistes des sociétés civiles africaines.
Le financement de la force régionale reste sans réponse
Les capacités d’investigation sont limitées par le manque de transparence de certaines données fondamentales. Le financement exact de la force de sécurité régionale voulue par le Président Faye reste incertain. Face au retrait des bailleurs internationaux traditionnels et à l’endettement massif de la plupart des États membres, la méthode de collecte des prélèvements communautaires nécessaires à cette autonomie militaire n’est pas publiquement consolidée.
Par ailleurs, un point critique demeure non vérifiable : le degré réel de flexibilité idéologique des chefs militaires de l’AES face aux ouvertures diplomatiques de Dakar. Les jeux d’influences de puissances géopolitiques tierces (Russie via Africa Corps, Turquie, Iran) sur la politique étrangère de l’AES pourraient entraver, voire saboter sciemment, toute tentative de rapprochement organique initiée par la CEDEAO, ces acteurs extérieurs ayant intérêt à maintenir la fragmentation régionale.
La méthode sénégalaise face au risque de fragmentation
Le mandat de S.E. Bassirou Diomaye Faye constitue le test de résistance ultime pour l’architecture géopolitique de l’Afrique de l’Ouest. Si la “méthode sénégalaise”, alliant pragmatisme économique et respect de la souveraineté, réussit, la CEDEAO pourrait se réinventer comme un vaste espace de libre-échange asymétrique, capable de coexister pacifiquement avec la Confédération politique et sécuritaire de l’AES. En revanche, si la ligne dure devait l’emporter des deux côtés de la frontière artificielle, les signaux faibles actuels laissent entrevoir un scénario de délitement accéléré : une guerre de tarifs douaniers, la fermeture durable des frontières terrestres, l’effondrement définitif du projet ECO, et une incapacité absolue à endiguer l’expansion des groupes armés terroristes.
Sources institutionnelles
- Conférence des Chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO.
- Commission de la CEDEAO (Secrétariat, Abuja).
- Présidence de la République du Sénégal.
- Ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères du Sénégal.
- Ministère des Affaires étrangères et de la Coopération internationale de la République du Mali.

