Le Cameroun opère une rupture paradigmatique majeure en 2026 en rachetant 51 % des parts du distributeur électrique ENEO au fonds britannique ACTIS, portant son contrôle à 95 %. Cette réappropriation souveraine s’accompagne d’une Loi de Finances 2026 hautement expansionniste (8 816,4 milliards de FCFA), traduisant la volonté de l’Exécutif d’internaliser les leviers de son industrialisation (SND30) au prix d’une ingénierie de la dette publique complexe, dans un contexte de tarissement relatif de la rente pétrolière.
Internaliser les leviers de son industrialisation
La fin d’année 2025 et le premier semestre 2026 marquent une intense activité législative et exécutive au sommet de l’État camerounais. Le Ministre des Finances, Louis Paul Motaze, et le Ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, ont officialisé la signature de la convention de rachat des 51 % d’ENEO détenus par ACTIS. Ce transfert propulse l’État actionnaire à hauteur de 95 %, refermant une parenthèse de gestion privée internationale ouverte en 2014. Sur le plan budgétaire, la Présidence de la République a validé les orientations du Projet de Loi de Finances (PLF) 2026, déposé à l’Assemblée Nationale. Le budget de l’État s’établit à 8 816,4 milliards de FCFA, enregistrant une hausse de 14 % (soit 1 080,5 milliards) par rapport à l’exercice 2025. Le budget général capte 8 683,9 milliards de FCFA, tandis que les Comptes d’Affectation Spéciale (CAS) doublent quasiment pour atteindre 132,5 milliards de FCFA. En amont, de nombreuses nominations au sein de l’appareil d’État, notamment au Conseil Supérieur de la Magistrature via le Décret N°2026/201 du 2 juin 2026, ont consolidé l’architecture judiciaire garante de ces réformes.
Refermant une parenthèse de gestion privée internationale
L’analyse des rapports de la politique économique de la Nation expose les moteurs profonds de cette expansion budgétaire. Le rachat d’ENEO est une condition sine qua non pour rétablir l’équilibre financier d’un secteur énergétique exsangue et pour sécuriser l’approvisionnement des industries métallurgiques prévues par la Stratégie Nationale de Développement (SND30). L’État assume désormais le pilotage des projets d’interconnexion (lignes 400 KV Edéa-Nkolkoumou et 225 KV). Cette internalisation des coûts d’infrastructure s’effectue dans un climat macroéconomique mondial incertain, où les recettes pétrolières du Cameroun ont chuté (passant de 734,8 milliards à 641,5 milliards de FCFA en 2025 en raison de la baisse des cours mondiaux). Le PLF 2026 affiche ainsi un besoin total de financement de 3 104,2 milliards de FCFA. Pour y faire face, le Ministère des Finances a réformé sa nomenclature : les anciens “chapitres communs” sont abolis au profit de dotations spécifiques logées au MINFI pour le fonctionnement, et au MINEPAT pour l’investissement, garantissant un contrôle resserré des flux de trésorerie.
| Paramètres Budgétaires et Macroéconomiques (Loi de Finances 2026) | Donnée Institutionnelle | Dynamique Observée |
|---|---|---|
| Enveloppe Globale du Budget de l’État | 8 816,4 Mds FCFA | Expansion de + 14 % par rapport à 2025 |
| Solde Global Déficitaire | 631,0 Mds FCFA | Creusement face aux besoins structurels |
| Besoin Total de Financement (incl. charge de la dette) | 3 104,2 Mds FCFA | Hausse de + 777,5 Mds FCFA vs 2025 |
| Fonds Spécial Autonomisation (Femmes / Jeunes) | 50 Mds FCFA | Création ex-nihilo pour l’inclusion sociale |
| Projections de Croissance et d’Inflation (2026) | PIB : 4,3 % / Inflation : 3,0 % | Accélération de l’activité non pétrolière espérée |
S’affranchir des paradigmes de privatisation
La reprise d’ENEO marque la volonté de Yaoundé de s’affranchir des paradigmes de privatisation imposés par les institutions de Bretton Woods au tournant des années 2000. L’énergie n’est plus perçue comme un actif financier devant générer des dividendes pour des fonds de pension étrangers, mais comme une infrastructure de souveraineté nationale conditionnant l’émergence économique. Les instructions présidentielles stipulent d’ailleurs que les nouvelles mesures d’optimisation des recettes non fiscales ne doivent pas créer de distorsions préjudiciables à la compétitivité du tissu entrepreneurial local. La stratégie du gouvernement est d’utiliser l’endettement extérieur et domestique non pas pour le fonctionnement, mais pour l’investissement productif lourd. La création simultanée d’un Fonds Spécial de 50 milliards de FCFA pour l’autonomisation économique des femmes et des jeunes illustre une préoccupation endogène : répartir les fruits de la croissance pour consolider le pacte républicain dans un contexte sous-régional sécuritaire complexe.
Répartir les fruits de la croissance
La dotation sociale de 50 milliards de FCFA et le maintien rigoureux de l’ordre institutionnel (célébration de l’État unitaire le 20 mai 2026) envoient un message de stabilité politique et de cohésion nationale voulu par le Chef de l’État. Le triplement quasi-total des Comptes d’Affectation Spéciale (132,5 milliards de FCFA) traduit l’effort de l’État pour financer directement la stabilisation des régions frappées par des crises sécuritaires et la réinsertion des populations. La souveraineté a un prix immédiat. Le rachat des 51 % d’ACTIS alourdit le bilan de l’État, qui devra désormais assumer seul la dette colossale du secteur de l’électricité et les investissements massifs nécessaires à la réhabilitation des barrages hydroélectriques. L’application intégrale de la nouvelle nomenclature budgétaire impose une transparence inédite aux administrations sectorielles, tandis que la promulgation de la loi de finances exige une refonte de la collecte de l’impôt foncier et local.
L’absence de données sur le montage financier exhaustif
Absence de données officielles disponibles concernant le montage financier exhaustif ayant permis le rachat des parts d’ACTIS. Ni le montant direct décaissé par le Trésor public camerounais, ni le niveau précis de passif (dette d’ENEO) transféré au bilan souverain de l’État ne sont formellement détaillés dans les notes de présentation du budget.
L’initiative audacieuse de la dette productive
Le Cameroun a pris l’initiative audacieuse de la “dette productive”. Si la gestion d’ENEO sous giron public permet de densifier rapidement le réseau, la projection gouvernementale d’une croissance à 4,3 % sera confortée, ouvrant la voie à une industrialisation accélérée. Le risque systémique réside cependant dans la gouvernance de l’entité publique : toute défaillance de la chaîne de gestion financière au sein de la nouvelle ENEO nationalisée transformerait cette victoire souveraine en gouffre budgétaire, exposant Yaoundé à un resserrement brutal des conditions de financement sur les marchés internationaux d’ici 2028.

