L’Union des Comores orchestre une mutation structurelle de son infrastructure financière pour éradiquer l’économie informelle et capter l’épargne locale. Sous l’impulsion conjuguée du ministère des Finances et de la Banque centrale des Comores (BCC), cette transformation s’est opérée au cours du premier semestre 2026. Le déploiement simultané du système interbancaire “KomorPay”, du réseau d’interopérabilité “Komor Switch” et du dispositif d’inclusion “Mali Ya Wakazi” traduit une stratégie d’État visant à éradiquer l’économie informelle. Parallèlement, l’inauguration d’un marché national des titres publics, marqué par des émissions de Bons du Trésor massivement sursouscrites en juin 2026, signe la volonté de Moroni de capter l’épargne locale pour substituer la mobilisation de la dette intérieure à la dépendance systémique envers l’aide internationale.

Capter l’épargne locale pour s’affranchir de l’aide internationale

Le calendrier institutionnel des Comores démontre une accélération fulgurante des réformes monétaires. En janvier 2026, la BCC, sous l’autorité du Gouverneur Dr Younoussa Imani, a émis la Circulaire N°01-2026/BCC/DESM fixant le plafond d’absorption de liquidité à 15 milliards de Francs Comoriens (FC) et le taux limite de soumission aux appels d’offres de liquidité à 2,5 %. Ce cadre a préparé le terrain pour l’inauguration, le 23 avril 2026, du système ATS (Automated Transfer System) baptisé KomorPay, une infrastructure nationale de paiement interbancaire financée avec l’appui technique et financier de la Banque mondiale.

Le passage à une automatisation complète des processus financiers

Le 4 mai 2026, le président de la République, Azali Assoumani, a officiellement lancé ces nouveaux moyens de paiement, marquant le passage d’une gestion manuelle à une automatisation complète des processus financiers de l’État. S’appuyant sur cette digitalisation, le ministère des Finances et la BCC ont conjointement lancé le premier marché des titres publics du pays. Le 21 mai 2026, l’avis d’appel d’offres N°0001/2026 a acté l’émission de 1,5 milliard FC de Bons du Trésor à 28 jours d’échéance. Cette opération a été réitérée avec succès le 23 juin 2026 (Appel N°0002/2026), drainant à nouveau 1,5 milliard FC sur le marché local.

Parallèlement, la BCC a intensifié, entre fin mai et début juin 2026, les sessions de formation des agents bancaires appelés à opérer le réseau Mali Ya Wakazi, un dispositif agréant des commerces de proximité (épiceries, pharmacies) pour fournir des services bancaires de base dans les zones rurales de l’archipel.

La profonde surliquidité du système bancaire comorien

L’examen minutieux des résultats d’adjudication publiés par la Banque centrale révèle la profonde surliquidité du système bancaire comorien, une anomalie macroéconomique que l’État cherche désormais à exploiter.

Les données de l’adjudication des Bons du Trésor du 23 juin 2026 illustrent cet appétit des institutions financières locales pour la dette souveraine :

Indicateur de l’Adjudication (Juin 2026)Donnée Institutionnelle (BCC)
Montant global mis en adjudication1 500 000 000 KMF
Taux de couverture par le marché150,00 %
Nombre d’établissements soumissionnaires3 institutions distinctes
Taux Moyen Pondéré (TMP)4,83 %
Taux marginal maximum accepté5,00 %

Cette sursouscription (150 %) démontre la confiance ou, à défaut, le manque d’opportunités d’investissements alternatifs pour les banques comoriennes. Le 19 juin 2026, lors d’une opération distincte de politique monétaire, la BCC a ponctionné 15 milliards FC de liquidités excédentaires sous forme de dépôts à terme (DAT) à un TMP extrêmement bas de 1,97 %, confirmant l’abondance de capitaux dormants dans le circuit formel.

L’enquête documentaire sur l’infrastructure Komor Switch démontre que l’objectif de la BCC n’est pas uniquement financier, mais comportemental. Ce switch interbancaire abolit les silos entre les comptes bancaires classiques, les portefeuilles de mobile money et les cartes de paiement. Les livrets officiels de la BCC établissent un objectif quantifié draconien : faire passer le taux de bancarisation national de 39 % (chiffre de 2024) à 70 % d’ici 2030, en s’appuyant sur le maillage territorial du réseau d’agents Mali Ya Wakazi. La vélocité des transactions est également bouleversée, les délais de compensation des chèques passant de trois jours à un jour ouvrable, et les virements devenant quasi instantanés.

La construction d’une “souveraineté par la dette interne”

L’État comorien opère une mutation idéologique : la construction d’une “souveraineté par la dette interne”. Historiquement dépendant des financements bilatéraux et des flux d’aide multilatérale pour soutenir son budget, Moroni structure un marché obligataire domestique capable d’absorber l’épargne institutionnelle.

Pour garantir la sécurité de ce nouveau paradigme, la BCC a considérablement durci son arsenal disciplinaire. Le Règlement N°5/2025/BCC/DESM-DRRB, entré en vigueur pour encadrer le taux effectif global (TEG), instaure un “taux d’usure” révisé semestriellement par le Comité de politique monétaire. Ce mécanisme juridique protège les consommateurs en interdisant aux établissements de crédit d’appliquer des marges prédatrices, sous peine de restitution pénale des sommes perçues avec intérêts légaux. En outre, la relance par la BCC en mai 2026 du recrutement d’un consultant international pour la refonte complète de la Loi Bancaire de 2013 signale que le régulateur prépare un cadre juridique plus strict, capable de sanctionner avec sévérité les infractions (retrait d’agrément, injonctions) dans un marché en pleine expansion numérique.

Consolider la légitimité de l’Exécutif auprès de la population

La numérisation à marche forcée de l’économie offre au gouvernement de l’Union des Comores une vitrine de modernisation incontestable. Le succès de KomorPay et l’affranchissement progressif vis-à-vis des bailleurs internationaux servent le narratif de l’émergence prôné par la présidence, consolidant la légitimité de l’Exécutif auprès d’une population souvent éloignée des services publics centralisés, désormais atteints via Mali Ya Wakazi.

Stimuler une création de richesse endogène et limiter l’inflation

La capture de la monnaie fiduciaire informelle par le secteur bancaire régulé via l’interopérabilité va mécaniquement augmenter l’assiette des dépôts et les réserves obligatoires gérées par la BCC. Cette transformation permet à l’État de financer son déficit budgétaire ou ses infrastructures à des taux maîtrisés (autour de 4,8 % pour les bons à court terme), stimulant potentiellement une création de richesse endogène et limitant l’inflation importée.

Un outil redoutable contre le blanchiment de capitaux

La traçabilité totale imposée par le réseau Komor Switch – chaque transaction étant désormais authentifiée selon les standards internationaux et conservée sur des serveurs sécurisés – dote l’État comorien d’un outil redoutable contre le blanchiment de capitaux, l’évasion fiscale et le financement d’activités illicites. Cette conformité rassure les banques correspondantes internationales, facilitant l’insertion des Comores dans le commerce mondial.

Rééquilibrer le rapport de force juridique face aux conglomérats

La refonte de la loi bancaire et l’application stricte du taux d’usure rééquilibrent le rapport de force juridique entre les conglomérats financiers (AFG, Exim, BDC) et les justiciables comoriens. L’article 394 du code pénal est désormais couplé à une exigence de transparence totale sur les contrats de crédit imposée par le régulateur.

Un manque de transparence sur la structure des créances

L’analyse de l’écosystème obligataire naissant se heurte à un manque de transparence sur la structure des créances. Il y a une absolue absence de données officielles disponibles concernant l’identité et la répartition exacte des souscripteurs des Bons du Trésor par catégorie d’institutions (banques commerciales à capitaux étrangers contre institutions de microfinance locales). De même, on note une stricte absence de données officielles disponibles quant au volume global des arriérés de paiement de l’État vis-à-vis du secteur privé préalablement à l’ouverture de ce marché des titres publics, rendant impossible d’affirmer si ces levées de fonds servent à l’investissement ou au colmatage de dettes préexistantes.

Forger une courbe de taux souveraine crédible

Le pari de l’hyper-digitalisation du système financier comorien est d’une audace remarquable pour un État insulaire. Le succès de cette architecture dépendra inévitablement de la résilience du réseau de télécommunications national et de la stabilité de l’approvisionnement énergétique de l’archipel, deux secteurs historiquement fragiles. Néanmoins, si le Trésor public comorien parvient à honorer scrupuleusement les maturités courtes (28 jours) de ses premières adjudications sans solliciter d’avances directes de la BCC, il forgera une courbe de taux souveraine crédible. Ce socle de confiance constituera le prélude indispensable à l’émission future d’obligations à moyen et long termes (OAT), seules capables de financer les projets d’infrastructures lourdes requis pour l’émergence des Comores à l’horizon 2030.

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