BASSE-TERRE – Le scandale qui secoue actuellement un Office de Tourisme Intercommunal (OTI) de la Guadeloupe n’est peut-être que le symptôme d’un mal plus profond. Au-delà des faits présumés, cette affaire met en lumière les immenses défis de structuration et de gouvernance du secteur touristique de l’archipel, un pilier économique générant

5 000 emplois directs et accueillant 1,2 million de visiteurs en 2023.

Depuis la loi NOTRe de 2015, la compétence de promotion du tourisme a été transférée des 32 communes aux 6 Établissements Publics de Coopération Intercommunale (EPCI). Une réforme ambitieuse visant à mutualiser les moyens et à professionnaliser le secteur. Cependant, un diagnostic réalisé en juillet 2023 est sans appel : la mise en œuvre reste « inachevée et disparate ».

Un Réseau à Plusieurs Vitesses : du Leader à l’Entité « en Construction »

L’archipel est aujourd’hui un patchwork de situations. D’un côté, des structures établies comme l’OTI de La Riviera du Levant (CARL), un Établissement Public à caractère Industriel et Commercial (EPIC) créé dès 2007, font figure de modèle. Opérant sur le territoire le plus mature de l’île (Le Gosier, Sainte-Anne, Saint-François), il dispose d’une feuille de route stratégique claire pour 2024-2026, d’un réseau de quatre bureaux d’information et d’une gouvernance rodée, récemment tournée vers le développement de l’écotourisme sous la présidence de Richard Albert.

À l’opposé, des entités sont encore en gestation. L’OTI Cap Cœur Guadeloupe (Cap Excellence), qui couvre pourtant le poumon économique de l’île (Pointe-à-Pitre, aéroport, port de croisière), n’a décidé de créer son EPIC qu’en mars 2023, après des années de gestion « en régie » par les services de l’agglomération. Son défi est immense : créer une identité touristique pour un territoire avant tout administratif et économique, en ciblant des niches comme le tourisme d’affaires et culturel, autour du Mémorial ACTe.

Entre ces deux extrêmes, on trouve une diversité de modèles. L’OTI du Nord Grande-Terre (CANGT), présidé par Jean Bardail, a choisi un statut associatif (loi 1901) pour plus de souplesse, afin de fédérer les petits acteurs locaux autour de projets comme la « Boucle du Nord Grande-Terre ». En revanche, l’OTI du Grand Sud Caraïbe (CAGSC) et celui du Nord Basse-Terre (CANBT), créés récemment en tant qu’EPIC, sont encore en phase de « construction fondamentale », avec des postes de direction restés vacants pendant de longs mois, retardant la mise en œuvre de leurs stratégies.

Le Défi Central de la Coordination et de la Cohérence

Cette hétérogénéité crée un « paysage institutionnel complexe et parfois confus », préjudiciable à l’image professionnelle de la destination. Le défi principal réside désormais dans la coordination. Comment assurer une cohérence entre six stratégies territoriales distinctes et la marque ombrelle «

Les Îles de Guadeloupe », pilotée au niveau régional par le Comité du Tourisme (CTIG) ? Cet EPIC régional, présidé par Valérie Samuel-Césarus, a pour mission la promotion à l’international et l’innovation, notamment via son application « Hello Guadeloupe ». Mais l’efficacité de ses actions dépend de sa capacité à fédérer un réseau local encore fragmenté.

Pour transformer ce réseau de territoires en un système intégré, plusieurs pistes sont envisagées : la création d’un « Conseil des OTI » pour aligner les stratégies, le développement de « Routes thématiques trans-territoriales » (Route des Rhums, Sentier des Parcs…), et la mise en place d’une plateforme de données unifiée pour une meilleure intelligence touristique.

L’affaire qui éclate aujourd’hui dans l’un des OTI les plus structurés du territoire révèle une faille systémique : sans des mécanismes de contrôle interne, de gouvernance transparente et de contre-pouvoirs efficaces au sein de chaque entité, la professionnalisation voulue par la loi NOTRe risque de rester un vœu pieux. La crise actuelle pourrait, si elle est gérée avec rigueur, servir d’électrochoc pour imposer des audits et des révisions de gouvernance dans l’ensemble du réseau, transformant un scandale local en une opportunité de renforcer durablement l’ensemble de la filière touristique guadeloupéenne.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *