Aux Abymes, sur la zone commerciale de Dothémare, une fresque monumentale s’offre au regard des passants. Intitulée « Gold Blue », l’œuvre de l’artiste colombienne Zurik a été réalisée en septembre 2023 dans le cadre du projet « Le Mur Guadeloupe », une initiative visant à connecter l’archipel à la scène internationale du street art. On y voit un visage féminin à la peau verte, le regard se voulant « défiant et calme », accompagné d’un poing levé rouge, symbole universel de résistance. La mission affichée est noble : faire de la rue « la plus grande galerie du monde ».

Pourtant, sous le vernis de cette intention universelle, une autre lecture, plus amère et locale, a rapidement émergé. Pour de nombreux observateurs, cette fresque n’est pas un hommage, mais une agression. Un symbole de mépris qui, loin de célébrer la résistance, la caricature et l’insulte. Cette œuvre serait une réaction réactionnaire, une réponse ignorante à des créations locales autrement plus profondes.

Une Cible : Euzhan Palcy

Selon cette lecture critique, la figure féminine représentée ne serait autre qu’Euzhan Palcy, la réalisatrice martiniquaise de génie, lauréate d’un Oscar d’honneur. C’est elle qui, par la seule force de sa caméra, a su redresser la tête et le regard de tout un peuple. Or, la fresque la dépeint nue, sous les traits d’une Betty Boop à la peau verte.

Le choix de ce personnage n’a rien d’anodin. Betty Boop, icône blanche des studios Fleischer, était elle-même inspirée de la chanteuse noire Baby Esther, dont l’identité et le style furent spoliés. Représenter Euzhan Palcy sous ces traits, au moment même où son talent est mondialement consacré, apparaît comme une tentative de nier sa compétence, de la réduire à une caricature sexualisée. C’est la ramener à sa couleur, à son sexe, dans une logique qui rappelle les ventes d’esclaves à la sortie des navires négriers.

Le Vert de l’Insulte, le Geste de la Trahison

La couleur verte, loin d’être un simple choix artistique de « contraste avec les tons de l’île » comme le prétend l’artiste, est perçue ici comme une démarche délibérée, une audace : celle de venir nous insulter sous nos fenêtres, dans nos rues, sous le regard de nos enfants. Cette couleur criarde, non-naturaliste, est vue comme la signature d’un propos raciste.

Associé à cette figure dégradante, le poing levé, symbole historique des luttes antifascistes, du Black Power et des combats du LKP de 2009, perd toute sa charge subversive. Il n’est plus le poing de la dignité, mais le geste qui accompagne une caricature. De la même manière que les studios Fleischer ont volé son identité à Baby Esther, cette œuvre cherche à brouiller notre propre regard, à pervertir nos propres symboles.

Une Absence de Contexte et de Respect

Cette interprétation radicale pousse à s’interroger sur la démarche de l’artiste elle-même. Les études d’arts plastiques sont censées donner une maîtrise technique, un regard sur le champ artistique, mais surtout une capacité d’analyse pour contextualiser l’œuvre, notamment grâce aux cours de philosophie intégrés au cursus. En livrant une œuvre jugée si déconnectée des réalités et des sensibilités locales, l’artiste expose une lacune profonde. Son travail, comparé à des œuvres locales chargées d’une narration historique complexe, apparaît comme superficiel, voire ignorant.

A-t-elle seulement mesuré la portée de ses choix dans un territoire où les blessures de l’histoire coloniale sont encore à vif ? A-t-elle compris que l’art, ici plus qu’ailleurs, est un acte politique qui exige connaissance et respect ? La réponse, pour beaucoup, est un non cinglant. L’œuvre est perçue non comme un dialogue, mais comme un monologue condescendant.

La question, désormais posée à tous les passants de Dothémare, est de savoir combien de temps ce propos, perçu comme une agression raciste, continuera de braver le regard des Guadeloupéens.

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