Les morts de Claude Jean-Pierre en 2020 et de Rony Cély en 2024 ne sont pas, pour une grande partie de la population guadeloupéenne, des faits divers isolés. Elles sont les derniers visages d’un traumatisme qui court sur plusieurs siècles. Du Code Noir de 1685 au massacre de Mai 67, de la crise sociale de 2009 à aujourd’hui, un fil rouge de la violence d’État semble se dessiner, alimentant une défiance structurelle. Enquête sur une continuité historique où chaque interaction avec les forces de l’ordre est le réceptacle d’un contentieux qui oppose la République à une partie de ses citoyens.
Le 9 janvier 2024, à Goyave, Rony Cély, un homme de 39 ans en pleine crise de schizophrénie, est abattu de huit balles par un gendarme. La version officielle plaide la légitime défense. La famille, elle, dénonce une bavure. Pour comprendre l’onde de choc provoquée par cette affaire, il faut remonter le temps. Car en Guadeloupe, le présent est hanté par le passé, et la violence d’aujourd’hui est lue à la lumière de celle d’hier.
La Matrice Coloniale : Fonder l’Ordre par la Force
L’architecture du maintien de l’ordre en Guadeloupe puise ses racines dans le système de la plantation. Le Code Noir de 1685 n’était pas qu’un règlement sur l’esclavage ; il a légalisé la violence comme un outil de gestion essentiel à la productivité. Il a établi un précédent durable : toute contestation de l’ordre établi est traitée non comme une dissidence, mais comme une insurrection justifiant une réponse militaire.
Le traumatisme fondateur reste 1802. Après une première abolition en 1794, Napoléon Bonaparte envoie une expédition militaire pour rétablir l’esclavage. Cet acte est vécu comme une trahison fondamentale de la République et une guerre menée par la France contre une partie de ses propres citoyens en raison de leur couleur de peau. Le sacrifice de Louis Delgrès et de ses compagnons, qui ont préféré mourir en combattant plutôt que de retourner à l’asservissement, est devenu le mythe fondateur d’une résistance jusqu’à la mort face à l’oppression française. Même l’abolition définitive de 1848 est perçue avec ambivalence : elle s’est accompagnée de l’indemnisation des anciens propriétaires d’esclaves, tandis que les « nouveaux libres » n’ont reçu aucune réparation, les maintenant dans une dépendance économique qui a jeté les bases des inégalités actuelles.
Mai 67 : La Fracture Post-Coloniale
Le massacre de Mai 1967 à Pointe-à-Pitre est la preuve la plus douloureuse que la départementalisation de 1946 n’a pas mis fin à la logique coloniale. Une grève générale contre la vie chère et les bas salaires, dans un contexte de « pwofitasyon » (profits excessifs), a été réprimée dans le sang. Des CRS et gendarmes mobiles, majoritairement venus de métropole, ont ouvert le feu à balles réelles sur la foule.
Le bilan humain est le symbole d’une amnésie organisée par l’État. Le bilan officiel de 7 morts a été immédiatement contesté. Ce n’est qu’en 1985 qu’un ministre, Georges Lemoine, évoquera le chiffre de 87 morts, sans que cela ne mène à une reconnaissance officielle complète, tandis que des historiens estiment le bilan entre 80 et 200 morts.
L’Écho Contemporain : Crises Sociales et Morts Suspectes
Ce passé informe directement la lecture des crises contemporaines.
- La grève de 2009, menée par le collectif LKP contre la « pwofitasyon », a été perçue comme une lutte contre un système économique néo-colonial. La mort du syndicaliste
Jacques Bino, tué près d’un barrage, a été vue comme la conséquence directe du climat de confrontation instauré par l’envoi massif de renforts de gendarmerie mobile, ravivant le souvenir de Mai 67. - La crise de 2021, déclenchée par l’opposition à l’obligation vaccinale, a ravivé la méfiance historique liée au scandale du chlordécone, ce pesticide toxique maintenu aux Antilles pour protéger des intérêts économiques au détriment de la santé des habitants. La réponse de l’État — l’envoi d’unités d’élite comme le GIGN et le RAID — a été interprétée comme une militarisation de la réponse et une tentative de criminaliser un mouvement social.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les affaires récentes. Celle de Claude Jean-Pierre (« Klodo »), 67 ans, décédé en novembre 2020 des suites d’une interpellation violente filmée par la vidéosurveillance. Malgré des expertises médicales révélant des lésions cervicales graves, l’instruction s’est orientée vers un non-lieu, qualifié de « déni de justice » par la famille et alimentant le sentiment d’une justice à deux vitesses. Et celle de Rony Cély, dont la mort a ravivé le débat sur l’usage de la force et la pertinence de l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, accusé d’être un « permis de tuer ».
Analyse d’une Fracture : Une Force de l’Ordre « Étrangère » ?
La perception des forces de l’ordre comme un corps extérieur est étayée par des analyses académiques et militantes. La politologue Françoise Vergès parle d’une « violence systémique » où l’État français perpétue une relation de type colonial. Ce discours fait écho à celui d’Elie Domota (LKP) qui qualifie régulièrement les gendarmes de « forces d’occupation ».
Cette perception est renforcée par une « double extériorité » des forces de l’ordre :
- Sociologique : Une forte proportion d’agents originaires de l’Hexagone, affectés pour de courtes durées, créant une distance culturelle avec la population locale.
- Doctrinale : Le maintien de l’ordre repose de manière structurelle sur des escadrons de gendarmerie mobile, une approche perçue comme une gestion militaire des conflits sociaux.
Chaque contrôle d’identité, chaque gestion de barrage devient ainsi une confrontation surchargée d’un poids historique, réactivant les mémoires de 1802 et de Mai 67. En conclusion, la perception de la violence d’État en Guadeloupe comme une continuité historique n’est pas une opinion marginale. C’est une grille de lecture ancrée dans une mémoire traumatique et des réalités socio-économiques qui perpétuent les schémas du passé. Tant que les racines historiques et structurelles de la défiance ne seront pas traitées, une réponse purement sécuritaire ne fera qu’exacerber une fracture qui menace une relation apaisée entre la France et la Guadeloupe.

