L’opération gabonaise de 2023 établit un lien précis avec la souscription de risques aux Bermudes. Mais la présence d’un assureur ne dit ni combien l’État économise réellement, ni qui accède aux financements de conservation. Ces deux questions doivent être examinées séparément. [1, 2]
Au Gabon, le lien bermudien est identifiable sans englober tout le montage
Le communiqué de la Development Finance Corporation américaine du 15 août 2023 donne une liste nominative : huit acteurs privés participent à la réassurance de l’opération gabonaise, parmi lesquels Sovereign Risk Insurance Ltd. La DFC indique partager avec ce groupe 50 % du risque. Ce pourcentage concerne l’ensemble des participants ; le document ne publie pas leurs parts individuelles et ne les présente pas tous comme des sociétés bermudiennes. [1]
La documentation de Sovereign précise son rôle : elle souscrit des risques, émet des polices et gère des sinistres pour Chubb Bermuda Insurance Ltd, qui porte les engagements ainsi souscrits. Cette relation constitue le lien documenté avec les Bermudes. Elle ne permet pas d’attribuer à cette seule entreprise la totalité de la couverture gabonaise, ni de reconstituer les conditions particulières du contrat. [2]
L’intérêt africain du dossier se situe dans cette architecture de responsabilités. Qui prête, qui garantit les flux, qui supporte les pertes éventuelles et qui décide de l’usage des économies ? Réunir tous ces acteurs sous le mot « finance » ferait disparaître les différences de pouvoir, de rémunération et d’obligation qui déterminent le fonctionnement de l’opération.
L’assurance facilite le financement, sans effacer la dette de l’emprunteur
AXA XL décrit un véhicule qui émet des obligations pour financer un prêt au Gabon. La DFC assure le risque de non-paiement du gouvernement au titre de ce prêt ; des intervenants privés lui apportent une réassurance négociée pour l’opération. AXA XL se présente comme chef de file de cette réassurance. Ce témoignage d’un participant explique le mécanisme, sans remplacer la lecture des contrats complets. [3]
Le risque financier peut ainsi être réparti entre plusieurs bilans. Pour l’investisseur, la protection promise peut rendre le financement plus acceptable ; pour l’assureur initial, la réassurance partage l’exposition. Mais le remboursement dû par l’État demeure une obligation. La couverture financière ne constitue pas une assurance que les écosystèmes seront effectivement restaurés, et son existence ne transfère pas, à elle seule, la souveraineté sur les espaces concernés.
Bank of America confirme avoir organisé l’émission nouvelle de 500 millions de dollars et l’offre de rachat d’une partie des euro-obligations gabonaises. Son communiqué du 15 août 2023 annonce la réalisation de l’opération. Les 500 millions désignent donc un financement de refinancement ; ils ne représentent pas un don de ce montant aux pêcheurs, aux parcs ou aux administrations de conservation. [4]
Les chiffres de conservation additionnent des flux et des horizons différents
The Nature Conservancy, partenaire du montage, annonçait un financement attendu de 163 millions de dollars pour la conservation sur quinze ans. Sa présentation associe environ 5 millions par an pour l’action de conservation et une dotation dont la valeur pourrait atteindre environ 88 millions en 2038. Cette dernière est une valeur future projetée. Elle ne correspond pas à une somme intégralement disponible dès la signature. [5]
Le communiqué de Bank of America retient, pour sa part, 125 millions de dollars de contributions destinées à la conservation. Les deux présentations ne doivent pas être utilisées comme des mesures interchangeables de dépenses déjà réalisées. Les annonces consultées ne fournissent pas une réconciliation détaillée de tous les flux et rendements ; une évaluation doit préciser son périmètre, sa période et ses hypothèses. [4, 5]
Cette distinction change la lecture politique du chiffre. Une émission obligataire, une limite d’assurance, un engagement annuel et le capital futur d’un fonds correspondent à des réalités différentes. Pour suivre le bénéfice public, il faudrait rapprocher les paiements effectifs, les frais, les placements et les dépenses de terrain. Les communiqués de clôture prouvent une transaction ; ils ne fournissent pas, à eux seuls, ce bilan d’exécution.
Le précédent seychellois montre l’importance de l’institution nationale
La présentation de TNC sur les Seychelles décrit 15,2 millions de dollars de prêts d’investissement et 5 millions de dons utilisés pour racheter 21,6 millions de dette nominale. Les flux restructurés passent par le Seychelles Conservation and Climate Adaptation Trust, ou SeyCCAT, pour financer des actions, rembourser les investisseurs et constituer une dotation. Cette structure particulière ne permet pas d’y transposer automatiquement les réassureurs nommés dans le dossier gabonais. [6]
Les comptes audités de SeyCCAT pour 2023 rendent visible une gouvernance comprenant des représentants de l’État, de TNC, des pêcheurs, de la société civile et d’activités économiques seychelloises. Ils présentent aussi les comptes de l’organisme et ses engagements financiers. Il s’agit d’une pièce locale vérifiable, pour un exercice déterminé, et non d’une preuve que toutes les décisions du fonds satisfont également chaque groupe représenté. [7]
Cette expérience montre pourquoi le lieu de gestion et les règles de décision méritent autant d’attention que le nom du financeur. Une institution nationale peut conserver des compétences et organiser un débat sur les priorités. Son autonomie doit toutefois se lire dans ses statuts, ses comptes et ses pratiques : la seule présence de représentants locaux ne permet pas de mesurer leur influence effective.
Les bénéfices financiers doivent être évalués après les coûts et les engagements
Une note des services du FMI et de la Banque mondiale, achevée en juillet 2024, propose d’évaluer les gains en tenant compte de la valeur actuelle des flux, des frais de transaction et des risques. Elle avertit que ces opérations ne suffisent pas à restaurer une dette devenue insoutenable. Elle souligne également les rigidités possibles lorsque des dépenses futures sont affectées à un objectif particulier et l’importance de publier les commissions et la structure financière. Ce cadre d’analyse n’est pas un audit de chaque opération africaine. [8]
Il faut aussi distinguer le gain financier de la marge budgétaire libre : une partie des économies peut être engagée pour la conservation. Ce choix peut servir un objectif public utile, mais il doit être comparé aux autres besoins et aux financements alternatifs. Présenter toute économie de service de dette comme une somme librement disponible surestimerait la latitude de l’État. [8]
L’African Sovereign Debt Justice Network développe un contrepoint plus critique en avril 2026. Le réseau juge que des transactions négociées séparément ne répondent pas aux causes structurelles de l’endettement africain et que leur complexité peut affaiblir le contrôle public. Cette appréciation appelle à examiner les contrats et les coûts ; elle ne constitue pas une démonstration de fraude ni la preuve d’un résultat défavorable dans tous les cas. [9]
L’accès aux subventions et la représentation des communautés restent décisifs
Dans une étude publiée en 2025, Angelique Pouponneau et Stefan Knights relatent les difficultés d’accès aux subventions de SeyCCAT évoquées lors des révisions législatives. Ils mentionnent des réponses pratiques, dont la traduction de documents en créole seychellois, des formations et des guides de candidature. Pouponneau a dirigé le fonds entre 2019 et 2022 ; Knights a participé aux révisions législatives. Leur expérience apporte un regard de praticiens, explicitement situé. [10]
La question se pose au niveau du bénéficiaire : une association de pêcheurs peut-elle préparer un dossier, expliquer ses besoins et recevoir une réponse compréhensible ? Un programme peut mobiliser des capitaux tout en laissant subsister des obstacles d’accès. La qualité de la dépense doit donc être observée dans les procédures de sélection, les projets financés et leurs résultats, autant que dans les engagements pris envers les prêteurs.
À Luanda, le 24 juillet 2026, les ministres africains se sont engagés à mettre en place d’ici 2027 des mécanismes de financement bleu incluant les instruments dette-nature, tout en augmentant progressivement la part des ressources domestiques. Il s’agit d’une orientation politique, pas de financements déjà constitués. [11]
Une extension du modèle devrait rendre ses résultats contrôlables depuis l’Afrique
La preuve gabonaise autorise une conclusion précise : des capacités de souscription liées aux Bermudes ont participé à une chaîne internationale de partage du risque. Les documents réunis ne permettent pas de mesurer une part bermudienne agrégée dans toutes les conversions africaines, ni les primes et rendements individuels de chaque intervenant. La généralisation continentale demeure donc une perspective à documenter.
Pour apprécier une nouvelle opération, les autorités et les institutions de contrôle devraient pouvoir comparer le financement avec ses alternatives, identifier les bénéficiaires des commissions et suivre les obligations futures. Les institutions de conservation devraient, de leur côté, rendre lisibles les ressources reçues, leur attribution et les résultats observés. Un partage du risque intéressant pour les investisseurs ne dispense d’aucune de ces évaluations.
La négociation devrait partir de comptes compréhensibles et de priorités définies localement. Le succès se mesurerait à des conditions financières justifiables, à des institutions responsables devant les populations et à des effets écologiques établis.
Les documents qui permettent de suivre le risque, les flux et la décision
[1] DFC — Political Risk Insurance to Support a Blue Bond in Gabon. 15 août 2023. Liste des intervenants et partage collectif du risque.
[2] Sovereign Risk Insurance — Our Shareholder. sans date éditoriale ; consulté le 23 octobre 2026. Délégation de souscription pour Chubb Bermuda et porteur des engagements correspondants.
[3] Stuart Barrowcliff et Lydia Knoll / AXA XL — Are Blue Bonds Causing a Sea Change?. 16 août 2023. Description du montage par un participant à la réassurance.
[4] Bank of America — Refinances Gabon Sovereign Debt for Nature and Ocean Conservation. 15 août 2023. Émission nouvelle, rachat de dette et contributions annoncées.
[5] The Nature Conservancy — Announces Debt Conversion for Ocean Conservation in Gabon. août 2023. Projection des financements annuels et de la dotation ; chiffres non assimilés à des dépenses réalisées.
[6] The Nature Conservancy — Using Finance and Investing to Protect Our Oceans. sans date ; consulté le 23 octobre 2026. Montants et architecture de la conversion seychelloise.
[7] SeyCCAT — Annual Financial Statements, Year Ended December 31, 2023. audit signé le 21 juin 2024. Comptes audités et composition du conseil pour l’exercice considéré.
[8] Services du FMI et de la Banque mondiale — Debt for Development Swaps: An Approach Framework. juillet 2024. Cadre économique, notamment paragraphes 7 à 21 ; ne représente pas nécessairement les conseils d’administration.
[9] African Sovereign Debt Justice Network — Debt Swaps in Africa: Renewed Momentum Amid Persistent Structural Concerns. 8 avril 2026. Analyse critique africaine des implications financières et démocratiques.
[10] Angelique Pouponneau et Stefan Knights — Designing Marine Conservation Trust Funds. 2025. Small States & Territories, 8(1), pages 223–234 ; retour de praticiens sur SeyCCAT.
[11] Union africaine — Luanda Declaration on the African Blue Economy. 24 juillet 2026. Engagement ministériel de financement, section II.2.

